Suicide et prière

 

Théologie du paradoxe chez Giuseppe Capograssi. 

1. Quelparadoxe. 

Le souci de ces pages, que j’ai eu peine à détacher de la mémoire presque oppressée et vivifiée à la fois par des mois et des mois de lectures capograssiennes, que j’ai eu peine aussi à ordonner, à canaliser, est de montrer quel sens a le paradoxe théologique qu’on entrevoit dans ses figures théoriques1. Paradoxe que je voudrais exprimer d’emblée en des termes très simples : le discours de Giuseppe Capograssi se nourrit d’une double tension, sinon d’une double catégorie, à lire non en des termes dialectiques, comme le supposerait la simple succession d’une chose à l’autre, mais au sens d’une comprésence, mot si capograssien, qui configure le paradoxe et, dans le repos conceptuel, qui pourtant lui est propre, aboutit à une sorte de logique des doubles pensées, au sens incarné et théorisé par Dostoïevski dans l’Idiot. Eh bien, la comprésence de nature théologique qui configure le paradoxe peut se voir dans les thèmes concomitants de la présence et de l’absence de Dieu, les deux à la fois : absence et présence théologiques, dont le statut épistémologique a été fixé de façon incomparable par Pascal, par exemple dans la Lettre à Mademoiselle Périer de la fin d’octobre 1656, où il est sèchement affirmé que « Dieu se cache ordinairement et se découvre rarement2 », et que cela se produit et peut s’enregistrer aussi bien dans la nature que dans la révélation, qui est toujours aussi voilement, et dans l’eucharistie. 

Cette référence du paradoxe théologique de Capograssi aux grands thèmes des Contrariétés de Pascal, qui reviennent sans fin dans le recueil des Pensées, n’est pas forcée ; elle désigne au contraire avec pertinence le cadre le plus naturel à Capograssi et peut aussi être philosophiquement fondée. Dans le dernier grand essai publié un an avant sa mort (1955), Sur quelques besoins de l’individu contemporain, il est question d’un moment pascalien (Opere, V, p. 5273) pour indiquer le moment où l’absence de Dieu ou désespoir et la présence de Dieu ou espérance se touchent et se rachètent. Qu’il s’agisse là de quelque chose d’important se voit au fait que si, par cette absence, rien n’est grand dans le monde et que même les actes héroïques ont le sens d’actions insignifiantes, par sa présence même ce qui est humble et quotidien prend de la grandeur et de la force, au point que Capograssi, pascalien ici encore, peut énoncer le grand principe de consolation pratique, « l’intuition profonde et salvatrice que l’éphémère n’est pas éphémère » ; et il ne l’est pas pour la raison que « cet éphémère a la mystérieuse capacité d’être en rapport avec Dieu » (ibid., p. 5314). Le paradoxe réside donc dans ce besoin de l’homme viator qui doit compter avec la présence, une sorte de «condamnation à croire» (comme le dit Pomilio au sujet de Manzoni5), et avec l’absence de Dieu, une sorte de nuée comme celle (l’observation est de Thomas d’Aquin) qui cachait le feu vivant de la présence de Dieu dans le buisson ardent, fumant et enveloppé de nuées où il apparut à Moïse (Ex 3, 2-3). 

  • 1 Titre original : « Suicidio e preghiera. Teologia del paradosso in Giuseppe Capograssi », dans Italo Mancini, Scritti cristiani. Per una teologia del paradosso, Gênes, Marietti, 1991, pp. 117-157. Ce texte avait été préalablement publié dans AA.VV., Due convegni su Giuseppe Capograssi (Roma — Sulmona 1986), a cura di Francesco Mercadante, Milan, Giuffrè, 1990, pp. 939-988. 
  • 2 En vérité, Lettre à Mlle de Roannez, dans B. Pascal, Œuvres complètes, éd. Jean Mesnard, Paris DDB, vol. III, 1991, p. 1035. (NdT, comme toutes les autres notes.)
  • 3 G. Capograssi, « Sur quelques besoins de l’individu contemporain », trad. fr., dans Id., Incertitudes sur l’individu, Paris, Éditions de la revue Conférence, p. 170. 
  • 4 Trad. fr., op. cit., p. 176. 

 

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