Le problème de Vittorio Emanuele Orlando

LES COURS de droit public intérieur avaient lieu à huit heures du matin1. Nous étions très peu à la Sapienza, que l’heure rendait solitaire et silencieuse : au printemps, on entendait seulement les hirondelles, qui aiment les vieilles cours. À huit heures, ponctuel et juvénile, Orlando arrivait. Les cours se déroulaient ainsi : on faisait une lecture suivie de la Doctrine générale de Jellinek dans la traduction de Petrozziello, alors sur épreuves ; quelqu’un (Petrozziello lui-même?) lisait, et Orlando commentait. Il commentait sans façon, avec des allusions à la doctrine italienne et française, des références aux faits, beaucoup de références aux faits, aux pratiques de l’administration, aux choses de la politique. Parfois, le cours terminé, quand il se rendait à cette heure-là à Montecitorio2, nous l’accompagnions, en faisant une petite halte, selon l’heureuse habitude méridionale, devant le portail du palais. Je me rappelle aussi, je ne sais pourquoi, que Napoleone Colaianni3 survenait parfois ; il devait être lui aussi très matinal, souriait et se moquait gentiment de ce prolongement de cours en plein air. Tout était alors si simple ! 

Que les jeunes et les moins jeunes ne se méprennent pas : ils n’étaient pas encore nés. C’étaient les années douze et treize. Nous vivions les derniers instants de la vieille histoire. Tandis qu’on parlait dans les cours matinaux de la Sapienza, en toute tranquillité, de l’État et de l’ordre alors en vigueur, la fin de ce monde se tramait dans l’ombre. L’année suivante, il suffirait de quelques coups de pistolet tirés dans une petite ville bosniaque pour que ce fût rapidement la fin. 

L’auteur de ces lignes comptait parmi ce tout petit nombre. Non par une vocation particulière — il n’en a jamais eu aucune —, mais parce qu’il avait écouté le discours que fit Orlando pour l’inauguration de l’année académique 1910-1911, « L’État et la réalité » ; il avait été frappé par l’accent si chaleureux et humain, et cette façon d’aller chercher les réalités concrètes derrière les concepts et les systèmes de la science ; si bien qu’il eut le désir de suivre les cours de ce professeur pour qui la réalité concrète existait, sans que les nombreuses théories la lui aient voilée4. 

  • 1 Titre original : « Il problema di V. E. Orlando », Rivista italiana per le scienze giuridiche, 1952-1953, VI, pp. 14-35 ; repris dans G. Capograssi, Opere, vol. V, Milan, Giuffrè, 1959, pp. 357-383. 
  • 2  Le palais, qui, à Rome, abrite la Chambre des députés. (NdT)
  • 3  Napoleone Colaianni (1847-1921), tout jeune compagnon de Garibaldi, fondateur en 1895 du Parti Républicain Italien et député républicain depuis 1890. (NdT) 

 

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