Un historien du droit s’entretient avec Capograssi

 

1. Un long entretien culturel, incessant et fécond, avec Capograssi. — 2. Homme commun et expérience commune : la palestre favorite d’un philosophe très singulier. — 3. Capograssi : un personnage ayant un sens aigu de l’histoire. — 4. Et un lecteur attentif des signes des temps. — 5. Un témoignage : l’interprétation capograssienne de l’aventure intellectuelle de Vittorio Emanuele Orlando. — 6. Constructions scientifiques et inventions techniques des juristes : un code expressif pour le « juriste » Capograssi. — 7. Le principe de légalité au sein de l’expérience juridique : l’historicisation d’un mythe moderne. — 8. Capograssi : « Agriculture, droit, propriété ». — 9. Capograssi : « Jugement, procès, science, vérité ». — 10. Capograssi et la science juridique italienne au XXe siècle. 

 

1. —L’entretien d’aujourd’hui entre Capograssi et moi, ici dans les Abruzzes, « ce lumineux pays de montagnes et d’eaux2 », dans cette ville antique de Sulmone qui l’a vu naître et au sein de laquelle il se retirait comme dans un refuge silencieux favorable au cours de sa pensée3, n’est que le dernier moment d’un dialogue intellectuel qui remonte à mes années de jeunesse. On peut aisément le vérifier dans une monographie de 1963 sur quelques règles du droit privé commun : dans la préface, je remontais explicitement à la vision capograssienne de la science au centre de l’expérience juridique, comme à un prisme capable d’en recueillir et d’en exprimer synthétiquement toute la complexité4 ; ou encore, dans un cours universitaire, tout aussi ancien, sur les situations réelles dans l’expérience juridique médiévale, paru sous forme de livre en 1968 mais rédigé sous celle d’un polycopié quelques années auparavant pendant mon enseignement à Macerata : je voulus faire figurer dans le titre le syntagme capograssien « expérience juridique » comme support méthodologique de mon analyse historico-juridique5. 

Le dialogue avec le grand esprit des Abruzzes fut la conséquence immédiate d’heureuses rencontres académiques avec deux disciples napolitains de Capograssi, Pietro Piovani et Antonio Villani. J’ai très souvent fréquenté Piovani à Florence au sein de la Faculté de Jurisprudence, où j’étais assistant et où il était venu enseigner la «Philosophie du droit» comme successeur d’Alessandro Levi ; j’ai noué une solide amitié avec Villani dans les années pour moi très fécondes de mon passage à Macerata, où il était le seul professeur à résider effectivement avec sa famille, et où, jeune doyen, j’ai longuement séjourné. Nous y avions pris l’habitude féconde de conversations et de discussions interminables et exaltantes. 

 

  • 1 Titre original : « Uno storico del diritto in colloquio con Capograssi », dans Paolo Grossi, Nobiltà del diritto. Profili di giuristi, Milan, Giuffrè, 2008, pp. 643-647 (NdT). Lectio faite le 17 décembre 2005 dans la Salle du Conseil municipal de Sulmone à l’occasion de l’attribution du XXVe Prix national « Giuseppe Capograssi ». Ont été omis les mots initiaux de remerciements. 
  • 2 Ce sont les mots de Capograssi lui-même, dans une lettre de 1953 à son disciple napolitain Pietro Piovani (G. Capograssi, Pensieri dalle lettere, a cura di E. Opocher, Rome, Studium, 1958, no 150 [voir, dans ce numéro, p. 580 ; NdT]). 
  • 3 Capograssi a toujours fait sienne l’invitation d’Augustin à écouter le silence. L’évocation de Sulmone comme terre privilégiée, dont le philosophe était en mesure de redécouvrir le contexte incitant au silence, est présente dans de nombreuses lettres à des amis et des collègues. Il suffit de citer ici une lettre de 1948 à Enrico Opocher où il n’hésitait pas à affirmer que Sulmone représentait pour lui, avant toute chose, le silence (cf. Pensieri dalle lettere, op. cit., no 46 [voir, dans ce numéro, p. 540 ; NdT]). 
  • 4 P. Grossi, Locatio ad longum tempus. Locazione e rapporti reali di godimento nella problematica del diritto comune, Naples, Morano, 1963, préface, pp. 7-8.
  • 5 P. Grossi, Le situazioni reali nell’esperienza giuridica medievale. Corso di storia del diritto, Padoue, Cedam, 1968. 
  •  

    La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?