Suivre son cœur

 

Une introduction au Sefer hamaasim de Shmuel-Yosef Agnon. 

 

Le sens trop précis rature
Ta vague littérature (M.) 

1. 

Je ne me rappelle plus à quelle époque j’ai lu pour la première fois le récit Une Miche entière d’Agnon, dans un recueil intitulé Contes de Jérusalem1 ; mais je me rappelle bien le sentiment d’étrangeté que j’éprouvai alors, un sentiment bien différent pourtant de celui que j’avais éprouvé en lisant Le Médecin de campagne de Franz Kafka ; ou Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz. Et pourtant ces trois histoires paraissaient être des rêves, et leurs auteurs, je le savais, étaient des Juifs d’Europe centrale ou orientale, contemporains les uns des autres. Mais le récit d’Agnon se passait à Jérusalem, au cœur justement du monde juif ; et tous les gestes du héros soulevaient des souvenirs textuels, ouvraient des livres de la bibliothèque juive : s’il commandait une miche de pain entière, par exemple, c’était pour respecter le rituel du repas sabbatique ; le professeur Nééman, rencontré dans la rue et qui lui donnait des lettres à poster, ce nom était celui de Moïse ; il n’était pas sûr qu’il eût, comme il le prétendait, pris la Loi sous la dictée, peut-être était-ce une invention personnelle ; j’ai retrouvé un soir, dans un restaurant ashkénaze de Jérusalem, la lumière même du récit d’Agnon ; le sentiment aussi d’une réalité proche du rêve. 

À partir de quel degré d’étrangeté dira-t-on : c’est un récit de rêve? On peut imaginer des rêves parfaitement vraisemblables. Dans la ville des Boutiques de cannelle, des fiacres roulent sans cocher, tout peut arriver ; le quotidien est reconnaissable mais trompeur, sa couleur subtilement autre : ainsi le lycée labyrinthique de Drohobycz, la salle de dessin avec ses plâtres, le bureau du Directeur ; sur les rues nocturnes le ciel étoilé dessine une tout autre carte que celle du ciel réel. Pour Schulz lui-même, était-ce un récit de rêve ? Plutôt sans doute un mythe personnel, le plus intime et le plus universel : histoire enveloppant un récit élémentaire, la ballade goethéenne du Roi des Aulnes qui le faisait pleurer enfant, où un père ne défend pas son fils du démon qui l’appelle. Dans les Boutiques de cannelle, écrivais-je2, le père schulzien ayant oublié son portefeuille envoie son fils dans l’inconnu, parmi les dangers de la nuit, et de quel portefeuille s’agit-il, de quelle nuit ? Peut-être, dans la pensée de Schulz, l’absence ou la perte du judaïsme traditionnel laissait-elle la jeunesse juive désarmée, face aux tentations sensuelles du monde moderne, aux idéologies plus dangereuses encore ? Mais un tel commentaire n’explique en rien le charme de ce conte. Quelque chose s’en attache, comme pour Kafka et Agnon, à ce que fut l’empire austro-hongrois. Si le charme de l’écriture schulzienne était lié pourtant aux dangers qui guettent le jeune héros des Boutiques de cannelle, l’enfant du poème de Goethe ? Après tout, les sirènes de l’Odyssée ne sont dangereuses que par leur charme, et tout autant ses magiciennes : figures, dans le conte, des séductions du conte lui-même ; que le commentaire ne s’efforce de préciser que pour les rendre inopérantes. 

  • 1 Sh. J. Agnon, Contes de Jérusalem, trad. Rachel et Guy Casaril, Albin Michel, Paris 1959. 
  • 2 Henri Lewi, Bruno Schulz ou les Stratégies messianiques, La Table ronde, Paris, 1989. 

 

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