Le péché sublime de Francesca et Paolo

 

Inferno, V, 73-1421. 

ON CONNAÎT le jugement célèbre de Benedetto Croce, à propos de l’Ulysse de Dante 2 et de la contradiction manifeste entre le destin infernal qui lui est réservé et l’évidente admiration du poète à son égard : « peccaminoso, ma di sublime peccato 3 ». L’affirmation est en fait très discutable à l’endroit d’Ulysse, car celui-ci n’a pas péché quant au point qui suscite l’admiration de Dante, à savoir l’audace inouïe, quoique vaine, d’ouvrir de nouveaux horizons ; elle est en revanche tout-à-fait suggestive en ce qui concerne le drame qui fait l’objet du récit rapporté au chant V de la Divine Comédie : l’histoire de Francesca et Paolo. Pour un peu, en effet, par le génie de Dante, le sort infernal des deux amants pourrait bien paraître enviable ! il s’agit pourtant, comme on sait, d’une histoire épouvantable, reposant sur ce qu’on appelle un fait réel, et dont Dante fut le proche témoin : l’assassinat, par le légitime époux — le nommé Gianciotto Malatesta —, de l’épouse fautive — Francesca — et de son amant, qui n’était autre que le propre frère de l’époux, Paolo Malatesta. 

Francesca et Paolo sont assurément pécheurs ; non moins certainement, la rencontre de ce couple, le récit donné de l’événement provoquent la compassion de Dante, et l’expression poétique en dessine une figure incontestablement sublime. Toutes choses qui ne conviennent pas tout-à-fait à l’environnement infernal. Tel est le problème que nous voudrions examiner. 

Encore deux mots à propos du rapprochement des figures d’Ulysse et de Francesca. Divers motifs structurels d’abord suggèrent sa pertinence, en dépit des différences que nous venons de mentionner. Il existe en effet une symétrie, ou plutôt une symétrie inversée, entre les deux figures, et on ne peut l’ignorer. Symétrie toute formelle d’abord concernant le désir de vérité qui mobilise l’attention de Dante à l’égard de ces ombres. S’agissant d’Ulysse, Dante, qui n’a eu accès qu’à des versions incomplètes de l’Odyssée, veut savoir comment finit l’histoire et c’est le point sur lequel il interroge Ulysse. S’agissant de Francesca, Dante ne cherche pas à savoir comment l’histoire a fini : la réponse, lamentable, s’étale sous ses yeux, qu’il s’agisse du crime de Gianciotto ou de la damnation éternelle de Francesca et de Paolo. Il veut savoir comment cette histoire a commencé. D’un côté, la dimension de l’avenir avec ses illusions et son ouverture ; de l’autre, la question de savoir comment on a pu en arriver au drame désormais accompli. Par quel usage effrayant de son libre-arbitre un être humain peut-il se laisser ainsi abuser et tomber dans l’horreur du péché ? C’est que la question de l’origine, ici, est double : saisir ce glissement si particulier, si imperceptible, qui précipite aussitôt dans l’irréversible et dans le péché, coïncide aussi secrètement avec l’attention due à ce moment si remarquable, quoique insaisissable, qu’est la naissance de l’amour, et c’est cela que Dante demande à comprendre ; mais n’est-ce pas aussi ce double aspect que Dante relève, ou approfondit, en nous laissant imaginer que la figure de Francesca serait si hautement sublime ? Au vent tourbillonnaire qui emporte les amants répond la trombe qui emporte le navire d’Ulysse, conclusion d’un voyage librement décidé, séduisante audace, d’apparence sublime mais aux fins illusoires et incertaines. À la symétrie formelle inverse s’ajoute une symétrie matérielle, également inverse : de part en part, Francesca, est faite et transie d’amour, à quoi Ulysse oppose une froide passion, une curiosité qui le rend insensible à ce genre d’émoi ; ni Circé, ni Pénélope ne l’ont vraiment retenu. Enfin, si le voyage d’Ulysse, terrestre et confiné dans l’immanence, renvoie comme à son oppposé au voyage de Dante, s’élevant de ciel en ciel, illuminé de la grâce divine, la figure de Francesca, profondément humaine si l’on en croit De Sanctis 4, répond à la figure céleste mais quelque peu transparente et cristalline de Beatrice. 

 

  • 1 Texte d’une communication présentée à la Société dantesque de France, le 15 juin 2016. Nous remercions Bruno Pinchard, son président, de nous avoir autorisés à la publier. (NDLR) 
  • 2  Divina commedia, Inferno, Chant XXVI.
  • 3  B. Croce, La poesia di Dante, Barì, Laterza, 1921, p. 88. 
  • 4 Francesco De Sanctis, Saggi critici, Francesca da Rimini, 1866, vol. 11, p. 189 : « Quella donna che cerca in paradiso, eccola qui : egli l’ha trovato nell’inferno. Francesca non è il divino, ma l’umano e il terrestre, essere fra- gile, appassionato, capace di colpa e colpevole [...] . E questo è la vita. » 

 

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