REVUE CONFÉRENCE -

Le manteau invisible

 

LE BEAU TEXTE QUI SUIT, dont le lecteur pourra mesurer la proximité qu’avec lui nous nous sentons, a été traduit du chinois en italien par Silvia Calamandrei. On nous excusera d’avoir — une fois n’est pas coutume — traduit une traduction, ce qui souligne tout simplement l’ignorance où nous sommes de la langue originale, dont nous remettons l’apprentissage à une autre vie. Mais la traduction italienne est elle-même fort belle, et voilà qui nous suffit. 

C. C. 

Nous nous amusons parfois, mon mari et moi, à nous perdre en rêveries1. Nous nous sommes demandé, par exemple, quel serait, si nous pouvions choisir, notre instrument magique préféré, et nous sommes tous deux arrivés à la conclusion que nous voudrions un manteau qui nous rende invisibles, de façon à pouvoir parcourir le monde sans entraves, à l’aventure. Mais, sans même avoir de mauvaises intentions, nous pourrions, pris dans le feu de l’action, nous laisser aller à l’excès et causer des frayeurs à quelqu’un ; le manteau ne servirait plus à nous dissimuler et nous devrions nous enfuir en toute hâte. 

« Mais alors des bottes de sept lieues nous seraient bien utiles ! » 

« Et peut-être aussi des talismans pour nous protéger ! » 

Plus nous y pensons, plus les exigences se multiplient, et nous finissons par conclure qu’il vaut mieux renoncer au manteau invisible. 

En vérité, si l’on ne veut pas faire quelque chose d’interdit, des pouvoirs surnaturels ne sont pas nécessaires : le monde terrestre tel qu’il est permet de se procurer facilement un manteau pour rester invisible. Simplement, la majorité des gens ne veut pas le porter, dans la crainte qu’il ne lui reste collé à la peau comme un vêtement mouillé. Car la matière dont il est fait est extrêmement modeste, et si vous n’offrez qu’une humble apparence, personne ne vous remarquera ni ne vous appréciera. 

Je repense au récit de l’homme qui revient chez lui après sa mort et revoit ses proches sans qu’eux-mêmes parviennent à le voir. Il commence à parler, mais personne n’entend sa voix. Il voudrait s’asseoir avec les siens réunis autour de la table pour dîner, mais il n’y a pas de place pour lui. Les gens d’humble apparence subissent un sort analogue à celui de ce fantôme : ils n’existent pas aux yeux des autres, c’est comme si le regard les traversait sans les voir. Si vous ne méritez pas la considération, vous restez invisible. Vous vous sentez négligé, compté pour rien ou méprisé, mais en réalité les autres ne s’aperçoivent même pas que vous existez. Vous avez beau vivre dans le monde, vous êtes comme un fantôme, un être qui n’est pas encore né. Une existence de ce genre vaut-elle la peine d’être vécue ? Si quelqu’un affirmait qu’en mettant le manteau invisible, on s’assure une existence délivrée de tout souci et de toute préoccupation, les gens lui reprocheraient d’adopter l’attitude de Ah Q2, qui se consolait toujours de ses malheurs, ou de faire comme le renard et les raisins. 

Notre langue est pleine d’expressions désignant la supériorité, comme « dépasser les autres », « sortir du troupeau », « émerger », « se détacher », « se distinguer » ; on en déduit que la majorité des gens n’aiment pas être ignorés. Ils sont prêts à tout pour se débarrasser du manteau invisible et se faire voir à la lumière du soleil. 

 

  • 1 « Le Manteau invisible » est tiré de Mengpocha (« Le thé de Mme Meng », titre du premier récit), Pékin, 1987.

 

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