Vivre et mourir à Venise

 

YOUTH — Jeunesse est un beau film du cinéaste italien Paolo Sorrentino, sorti en 2015 et maintes fois primé. On y rencontre deux amis âgés, un Américain et un Anglais, qui se retrouvent pour passer quelques journées de repos et de cure en Suisse, dans une structure luxueuse, à la fois hôtel et établissement de soins, située dans un lieu d’une beauté incomparable, entre forêts, montagnes et alpages (des recensions nous apprendront plus tard qu’il s’agit du Schatzalp Hotel, à Davos, là où Thomas Mann a situé La Montagne magique). 

Mick Boyle est un célèbre metteur en scène américain ; il est là pour canaliser son énergie débordante et pouvoir enfin achever le film auquel il travaille depuis longtemps, assisté par un groupe de jeunes scénaristes ; le film s’intitulera Le dernier jour de la vie. Boyle affirme que ce sera son testament artistique. — Fred Ballinger est un musicien anglais ; il est là pour se reposer, se soigner peut-être, paresser, avec la ferme intention de cesser de travailler. Il ne compose plus, ne dirige plus, et prétend que l’avenir ne lui inspire plus le moindre intérêt. Dans ses dialogues avec Mick et avec sa fille qui vit avec lui et l’assiste dans les choses de la vie quotidienne, on entrevoit à un moment Venise : d’abord quand il se souvient y avoir dirigé (pendant vingt-cinq ans) l’orchestre du Théâtre, et aussitôt après, quand, dans une sorte de cauchemar, il se revoit dans la Sérénissime, traversant la piazza San Marco sur une passerelle branlante, emporté, comme toute la place, par l’eau qui l’envahit soudain. 

Il doit avoir longtemps vécu à Venise, et il est probable qu’il y ait connu Igor Stravinsky ; Fred ne le dit pas, mais il fait allusion à son amitié avec le grand musicien russe. On sait que Stravinsky se rendit maintes fois à Venise, à partir du début des années 30, pour diriger ses compositions au Théâtre et dans les lieux les plus prestigieux de la ville ; et que c’est là qu’il a voulu être enterré, dans le cimetière San Michele, aux côtés de son épouse Vera et de son ami Serge Diaghilev, mort au Lido en 1929. 

On demande instamment à Ballinger de reprendre son activité : la reine d’Angleterre dépêche un émissaire pour le prier de bien vouloir diriger à Londres une de ses compositions à l’occasion de l’anniversaire de Philip, son mari. Mais il résiste farouchement aux demandes réitérées. Il ne dirige — ou ne s’imagine le faire — que dans un poignant dialogue musical avec le paysage alpin, qu’anime le son des cloches agitées par les troupeaux. Ballinger explique à un moment les motifs de sa résistance : le Simple Song (c’est le titre de la composition qu’on lui demande de diriger à Londres, où elle sera chantée par une célèbre soprano) avait été écrit pour sa seule épouse ; à présent, elle ne peut plus le chanter. 

Venise réapparaît. Mick, qui envisageait toujours l’avenir avec optimisme, s’aperçoit qu’il ne parviendra pas à achever son testament artistique, et se suicide. Fred, quant à lui, avait décidé de vivre la dernière partie de sa vie dans le seul souvenir du passé : il réagit en décidant de renouer avec les moments qui eurent le plus de sens à ses yeux. À Venise, donc : d’abord à l’île San Michele, avec un bouquet de fleurs qu’il déposera sur les tombes d’Igor et de Vera Stravinsky, puis dans une maison de retraite — un ancien couvent que nous avons reconnu : celui de San Lorenzo — où il va voir sa femme, qui y est hébergée depuis dix ans : il lui parle avec affection, même si elle n’est plus en mesure de le comprendre ni de le reconnaître ; elle vit là parce qu’elle ne pourrait survivre seule. Elle est atteinte de démence, et reste immobile, le dos tourné. Mais il se peut que son regard ne se perde pas dans le vide: car à travers la grande fenêtre de sa chambre, elle voit et regarde Venise, le campo1 rempli de lumière et de couleurs. Elle semble vouloir saisir, de l’intérieur, la Venise où elle aussi a vécu. Et la fenêtre, que le cinéaste cadre à ce moment-là du dehors, avec le visage éteint de l’épouse, au-delà de la vitre, fait le lien, le seul possible, entre elle et la ville. Ballinger retourne ensuite à Londres, et dirige la musique qu’il composa autrefois. 

 

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