La mort intime

 

à Jacques Ricot. 

«Il pleut sur Nantes », chante Barbara. Une rencontre aurait pu avoir lieu « 25, rue de la Grange aux Loups » entre un père en train de mourir et sa fille. « Il voulait avant de mourir se réchauffer à mon sourire. » Mais la rencontre n’eut pas lieu. « Il mourut à la nuit même sans un “adieu” ni un “je t’aime”. » Il mourut seul, avec toutes ses paroles restées au travers de la gorge, restées sur le cœur. « Le ciel de Nantes rend mon cœur chagrin », dit-elle. Chagrin du cœur, cœur chagriné, chagrin des impossibles rencontres sous la pluie et des ultimes paroles restées suspendues dans le ciel. Nous pouvons placer toutes nos considérations sur la place des morts dans nos sociétés sous le signe de cet ultime rendez-vous manqué, de ces paroles non dites, de ce désir avorté d’être réchauffé pour lutter contre le froid de la mort. Signe d’une intimité avec nos morts perdue dans les limbes. L’escamotage de ces moments d’adieu est devenu la règle, au point d’instaurer une nouvelle étrangeté vis-à-vis de la mort — la nôtre et celle de nos proches. Désormais les morts sont là sans être là, encombrants plus qu’absents. Il pleut sur Nantes et sur nos convois funéraires et tout le cérémonial de nos funérailles. Faisons du « 25, rue de la Grange aux Loups » la nouvelle adresse de nos morts. 

I. Le constat, nous le connaissons. Il a déjà été dressé. Tout est fait pour rendre « la mort interdite » — nous disait Philippe Ariès il y a déjà quarante ans. Elle est désormais condamnée au « sens interdit » : pour être, tout à la fois, sur des routes qui ne mènent nulle part, pour avoir une signification incertaine (pour ne pas dire impossible), pour être cet événement qui n’en est plus un et nous laisse dans une sorte de sidération continue. De nouvelles questions apparaissent : Que devons-nous faire de nos morts ? Pouvons-nous encore « commercer » avec eux, continuer un dialogue d’une autre manière, sans passer pour des fous ? Tout cela conduit à un bannissement de la mort de nos vies et des morts de nos cités. D’où des difficultés inédites en cascade quand nous devons vivre ce temps du mourir — celui de nos proches ou le nôtre —, quand nous devons poser des gestes, des paroles et tout cet ensemble de rites funéraires qui n’arrivent pas bien à se reformuler, quand le moment supposerait que nous parlions « une dernière fois » pour dire ce que nous « avons sur le cœur ». De bavarde et orchestrée, la mort est devenue aphone et anarchique. Elle n’arrive plus à se dire. Nous avons une peine infinie à poser sur elle des propos pour refuser les conventions d’autrefois — jugées hypocrites — et le cérémonial religieux d’antan — jugé dépassé. Alors, nous préférons combler ce silence de mort dans le bruit du quotidien et étouffer toutes les paroles funéraires dans une incertaine ritualité « à inventer » — sans très bien savoir comment. Rien ne s’arrête plus quand une personne vient à mourir : ni le temps social, ni la circulation automobile, ni les passants dans la rue. Pire : le transport des cadavres (dans les immeubles, les lieux publics et au milieu des villes) est désormais considéré comme une nuisance sociale, un trouble du voisinage, et occasionne des plaintes. Quant aux « pompes funèbres », elles n’ont plus rien de pompeux ni même de funèbre. Une immense demande de discrétion conduit à une misère funéraire. Il faut n’être plus gêné par les morts, ne pas les gêner ; ne plus les déranger, n’être pas dérangé par eux. L’encombrant cercueil disparaît de plus en plus au profit des urnes funéraires — qui, en France, sont pour partie mobiles. Certains, parmi les idéologues de la crémation, voudraient faire disparaître aussi les cimetières1. Ils prennent trop de place et fleurent un attachement ringard au sol, à la terre et aux ancêtres. Quant au deuil, il n’est plus visible, ne doit plus l’être. Il faut en réduire l’empreinte sociale et toutes ses perturbations sur l’écologie humaine. Chacun doit bricoler comme il peut avec son deuil pour en limiter la portée, la visibilité et les signes extérieurs. 

 

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