Cendres

LA PRATIQUE DE LA CRÉMATION DES MORTS, qui était de rigueur au Ier siècle de l’ère chrétienne, n’était déjà plus qu’exceptionnelle au IV . Personne n’a expliqué la cause de cette évolution, même si l’on s’accorde maintenant à dire qu’on ne peut l’attribuer, comme on l’a longtemps fait, à l’essor de la religion chrétienne. Il est vrai que certains des premiers chrétiens s’opposaient à la crémation et que leurs adversaires païens établissaient un lien entre cette étrange croyance des chrétiens en la résurrection et le besoin qu’ils avaient d’enterrer leurs morts. Mais la conviction que l’on avait plus ou moins de chances de trouver le bonheur dans l’au-delà selon que l’on avait été brûlé, enterré ou dévoré par un lion n’avait aucun fondement théologique. La nouvelle religion était de toute façon trop peu répandue en ces premiers temps de l’Église pour qu’elle ait pu avoir une influence aussi grande sur les pratiques funéraires. 

Du temps de Charlemagne, au IXe siècle, l’inhumation était déjà identifiée comme la manière chrétienne de se débarrasser des corps, et l’on associait la crémation aux pratiques païennes. L’empereur fit pression sur les tribus germaniques fraîchement converties pour qu’elles laissent définitivement s’éteindre leurs bûchers funéraires. 

Au XIe siècle, pour ce qui est de l’Europe dans son ensemble et bien plus tôt dans certains endroits, il n’était déjà plus concevable de mettre un corps ailleurs qu’au cimetière. Se voir refuser l’enterrement en terre consacrée et les derniers sacrements était considéré comme la conséquence la plus terrible de l’excommunication ou du suicide. Seuls les hérétiques, les sorcières et autres mécréants de la pire espèce étaient brûlés — vifs, évidemment — et leurs cendres dispersées pour symboliser l’éradication complète du mal qu’ils incarnaient. Aux yeux de ceux qui, au XVIIIe siècle, recommandèrent les premiers le retour à la crémation, peu importait de savoir précisément pourquoi et comment le monde antique avait cessé de brûler ses morts. L’important, c’était que les chrétiens pratiquaient l’inhumation depuis plus d’un millénaire. 

Le feu et la cendre se retrouvèrent donc en première ligne d’une guerre culturelle: puisque les chrétiens avaient supprimé la crémation, la remettre à l’honneur au XVIIIe et au XIXe siècles était une manière de rendre hommage au monde antique que l’on avait perdu, et de rejeter avec plus ou moins de violence le nouvel ordre qui l’avait supplanté. On dit que Frédéric le Grand, toujours prêt à afficher ses convictions philosophiques, demanda à être « brûlé selon les usages des Romains ». On n’en fit évidemment rien. Il ne parvint même pas à être enterré conformément à sa volonté, avec ses chiens dans le parc de Sans Souci. (Frédéric II resta inhumé dans l’église de la caserne de Potsdam aux côtés d’un père qu’il détestait, presque jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ce ne fut que quarante-six ans plus tard, en 1991, que son vœu de reposer auprès de ses chiens de chasse fut exaucé.) Cependant une de ses tantes eut plus de chance : en 1752, elle fut incinérée « pour des raisons esthétiques ». Ce fut peut-être la première crémation de l’histoire de l’occident moderne. 

 

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