N’encouragez pas le roman

 

précédé de

Le roman comme genre éditorial.

 

S’ils le pouvaient, les éditeurs appelleraient roman tous les livres qu’ils publient1. Il semble désormais que tous les types de livres épouvantent le lecteur ; le roman, non. Les historiens lisent les livres d’histoire. Les philosophes feuillettent les livres de philosophie. Les poètes ne se lisent même pas entre eux. On trouve peu d’intérêt aux sciences sociales : la société, on en parle dans les journaux, et la prose stérilisée des sociologues rebute le « lecteur moyen ». 

Donc les librairies débordent de romans nouveaux, mais les recenseurs, même les plus actifs, ne parviennent à en digérer qu’une partie. Les théoriciens de la littérature et les narratologues se sont tus depuis longtemps. Les historiographes sont étouffés par « l’angoisse de la quantité », formule maintes fois reprise par Giulio Ferroni. 

C’est un fait que le roman, genre aujourd’hui plus éditorial et commercial que littéraire, monopolise une opinion publique plus étendue et moins cultivée. Le roman triomphe, mais peu de temps. Quel critique saurait dresser de mémoire la liste des meilleurs romans parus il y a trois ou cinq ans ? Après la saison des prix, les nouveaux circulent tout au plus jusqu’à la saison suivante, quand de nouvelles listes de candidats au Strega et au Campiello commencent à figurer dans les pages des journaux. 

Que le roman soit un genre de consommation et de divertissement « pour tous », on l’a toujours su (le roman d’avant-garde n’a été qu’un épisode, ou un contre-sens). Mais la consommation est devenue plus rapide et distraite, et le divertissement, on en trouve en abondance ailleurs. Quant à la qualité artistique, à la valeur cognitive et documentaire, la majeure partie des romans qui se publient ne semblent issus d’aucune mémoire littéraire. Même quand ils fonctionnent, ils ne suscitent pas de réflexions ni d’interprétations critiques, «ils ne font pas date». Si l’on excepte les auteurs déjà en activité dans les années 1980, je crois n’avoir vu émerger récemment qu’un seul narrateur pleinement conscient de la tradition du roman : Walter Siti. Mais Siti est (ou était) un intellectuel et un critique. 

Comme piège attrape-lecteurs, quoi qu’il en soit, le roman reste la forme la plus efficace même pour diffuser des informations et des idées. Le dernier exemple est Gomorra de Saviano. Ce n’est pas un roman, mais « ça se lit comme un roman ». Quand l’enquête s’unit à une série d’images fortes et au mythe d’un personnage (qui peut aussi bien être l’auteur), il se produit quelque chose qu’un livre de seules idées ne parvient plus à provoquer. La lutte contre la camorra et la criminalité organisée prend aujourd’hui le visage de Roberto Saviano. Du reste, Raffaele La Capria remarquait que si notre littérature n’a pas su inventer beaucoup de personnages mémorables, c’est que les plus réussis sont les écrivains euxmêmes, de Cellini et Casanova à Malaparte et Pasolini. 

 

  • 1 Titre original : « Il romanzo come genere editoriale », dans A. Berardinelli, Non incoraggiate il romanzo, Venise, Marsilio, 2011, pp. 9-11. 

 

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