Les amis inconnus. Pascal et Descartes

 

À LaureVerhaeghe. 

 

« Grandeur de l’âme humaine. » 

Mémorial. 

 

VAGABONDANT à travers l’œuvre de Pascal, dans l’intention de publier de manière tant soit peu philologique ses Discours (exPensées), nous avions croisé dans sa correspondance deux témoignages sur Descartes auxquels nous n’avions pas pris suffisamment garde — autrement dit pas davantage pris garde que nos prédécesseurs. Les pages qui suivent voudraient réparer cette double omission, et surtout montrer que les deux textes en question, correctement découpés et bien compris, ouvrent quelques aperçus inattendus sur la relation personnelle et philosophique de Pascal à celui qui fut et qui toujours resta son seul et unique maître après Dieu, Descartes. 

Par commodité, nous citerons et examinerons d’abord le second texte (1651), et ensuite le premier (1647) : 

A. 

Dans une méditation justement célèbre sur la mort de son père, adressée à Florin et Gilberte Périer le 17 octobre 1651, Pascal écrit : 

« Si (...) par un transport de grâce, nous considérons cet accident, non pas dans lui-même et hors de Dieu, mais hors de lui même et dans l’intime de la volonté de Dieu, dans la justice de son arrêt, dans l’ordre de sa Providence, qui en est la véritable cause, sans qui il ne fût pas arrivé, par qui seul il est arrivé, et de la manière dont il est arrivé, nous adorerons dans un humble silence la hauteur impénétrable de ses secrets, nous révèrerons la sainteté de ses arrêts, nous bénirons la conduite de sa Providence ; et, unissant notre volonté à celle de Dieu même, nous voudrons avec lui, en lui et pour lui, la chose qu’il a voulue en nous et pour nous de toute éternité. Considérons-la donc de la sorte et pratiquons cet enseignement que j’ai appris d’un grand homme dans le temps de notre plus grande affliction, qu’il n’y a de consolation qu’en la vérité seule. Il est sans doute que Sénèque et Socrate n’ont rien de persuasif en cette occasion. [...] » (OC, II, pp. 852-853). 

« Il est difficile de préciser cette allusion », écrit Jean Mesnard en note à ce lieu. 

Vraiment ? ou l’identification de ce grand homme ne serait-elle pas plutôt la chose du monde la plus aisée ? Montrons ici qu’elle est au moins d’une haute probabilité, et cela en procédant ab exterioribus ad interiora

1) Le 11 février 1650, tout d’abord, c’est-à-dire environ vingt mois avant Étienne Pascal, mort le 24 septembre 1651, Descartes meurt à Stockholm. Cette quasi-synchronie aura-t-elle laissé Pascal indifférent ? 

2) Si l’on se rappelle ce fait aussi constant que décisif : Pascal a lu scrupuleusement, au fil des ans, toutes les publications de Descartes, on se demandera aussitôt si Descartes, au soir de sa vie, aura livré quelque chose à l’imprimeur — et on répondra : son traité de morale longtemps attendu, les Passions de l’âme. Or, on sait que ce dernier livre a en effet vu le jour en novembre 1649, Descartes se trouvant en Suède, et, en particulier, qu’on lit aux articles 145-146 : 

« Il y a deux remèdes généraux contre (les) vains désirs ; le premier est la générosité [...] ; le second est que nous devons souvent faire réflexion sur la Providence divine, et nous représenter qu’il est impossible qu’aucune chose arrive d’autre façon qu’elle a été déterminée de toute éternité par cette Providence; en sorte qu’elle est comme une fatalité ou une nécessité immuable, qu’il faut opposer à la fortune, pour la détruire comme une chimère qui ne vient que de l’erreur de notre entendement. [...] Il faut donc entièrement rejeter l’opinion vulgaire qu’il y a hors de nous une fortune qui fait que les choses arrivent ou n’arrivent pas, selon son plaisir, et savoir que tout est conduit par la Providence divine, dont le décret éternel est tellement infaillible et immuable qu’excepté les choses que ce même décret a voulu dépendre de notre libre arbitre, nous devons penser qu’à notre égard, il n’arrive rien qui ne soit nécessaire et comme fatal, en sorte que nous ne pouvons sans erreur désirer qu’il arrive d’autre façon. » 

Si nous croyons que Pascal a lu cette œuvre et transformé délibérément ce texte prudent (Leibniz parlera même d’un fatum christianum) en un plaidoyer enthousiaste pour la cause de Dieu, reconnaissons qu’on ne saurait pourtant mettre côte à côte le présumé modèle et sa copie sans une forte dose d’intuition et sans se rappeler cette vérité éternelle, qu’une seule chose au monde peut ajouter ce qui manque aux plus fortes présomptions : une preuve. 

3) Et si c’était l’expression la plus obscure de notre texte de 1651 qui pouvait nous apporter cette preuve : un grand homme, supérieur à Socrate (rien que cela) et à Sénèque, bref un philosophe ? En tout état de cause un esprit de plus haute race que tel ou tel « saint homme » (ainsi M. Singlin, évoqué p. 861). Alors, plus d’échappatoire : c’est en consultant les ex-Pensées que nous avons quelque chance de rencontrer un « parallèle » de l’expression litigieuse... 

 

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