Misanthropie et critique sociale

 

1. En l’absence d’une définition préliminaire, claire et univoque de ce qu’est la misanthropie, j’en propose une qui, au moins en guise d’hypothèse, peut être utile(1). La misanthropie est l’aversion, la méfiance et le mépris non pas tant pour l’homme ou l’humanité pris abstraitement que pour l’homme en tant qu’animal social, pour l’humanité vue à travers ses comportements sociaux. La véritable cible, la tête de turc du misanthrope est l’homme « sociable », l’homme prêt à obéir plaisamment aux règles du milieu, l’homme satisfait des « bonnes normes » communément acceptées. 

Vue de cette manière, la misanthropie peut également se présenter comme une forme de philanthropie radicalement critique, qui vise à libérer l’humanité des déformations sociales qui la corrompent et l’oppressent, selon les cas. Le misanthrope déteste la sociabilité parce qu’il voit en elle la trahison de tout ce qu’il y a de plus précieux en l’homme : pour s’accorder avec le monde et ses conventions, l’homme commence par étouffer en lui-même les meilleurs élans vers la vérité et la justice. Il dégrade et trahit son humanité la plus intime, la sacrifiant au nom de l’accord avec les normes établies par l’humanité associée et sociable. 

En disant cela, je paraphrase et réduis en quelques énoncés ce qui ressort de la représentation « canonique » de la misanthropie qu’a donnée Molière. Dans Le Misanthrope, le comble de la théâtralité est obtenu en mettant en scène la rencontre entre un individu irréductiblement fidèle à soi-même et le milieu social dans lequel il est plongé. Si Alceste est si théâtral, c’est que, pour ainsi dire, il refuse le théâtre, il refuse les masques et les jeux de rôle. Son amour-propre, l’amour fidèle qu’il porte à ses sentiments et à leur manifestation sincère, l’oppose à toute la société. À peine entré en scène, Alceste est l’homme qui voit la société entière comme une intrigue faite de falsifications et d’hypocrisies. Ce qui, dans les paroles de son accommodant ami Philinte, semble ne relever que d’un utile bon sens, apparaît à Alceste comme un renoncement répugnant et déshonorant à soi-même. Qui aime l’homme intègre ne peut que haïr l’humanité corrompue qui se plie entièrement à la sociabilité. 

La société se montre au misanthrope dans sa totalité négative comme à peu d’autres observateurs. Dans la misanthropie, l’individu et la société se dissocient et s’opposent. Dans l’expérience misanthropique, ces deux entités si difficilement séparables semblent particulièrement distinctes. Avant que la sociologie n’invente et ne constitue le concept de société entendue comme objet d’étude scientifique, la misanthropie institua la totalité sociale comme objet de haine. Le misanthrope est obsédé par cette vision : les pires attitudes humaines s’entremêlent et s’allient pour créer cette épaisse intrigue de comportements qu’est la société. Et la première de ces attitudes « socialisantes » est, aux yeux du misanthrope, le renoncement à la vérité transparente qui devrait guider les relations à autrui. Alceste découvre avec angoisse que la société étouffe la vérité, que la vie en société exige que la vérité soit dévaluée et cachée. La société contre laquelle il se dresse est une petite société de cour dirigée par un système de formes creuses. Et la société désirable dont il parle, mais que l’on entrevoit à peine dans ses paroles violentes et douloureuses, est une société nouvelle faite d’individus sincères et intègres. 

 

  • 1- 2010, à l’occasion du prix littéraire « Giuseppe Bonura » décerné par Avvenire. Texte repris dans Alfonso Berardinelli, Che intellettuale sei ?, Rome, Nottetempo, 2011, pp. 46-71. 

 

 

La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?