Nouvelles de Venise

 

PENDANT DES ANNÉES, ce fut toujours la même chose, entre ces quatre murs de guingois : tantôt la ferme volonté de filer à l’anglaise, adieu pour toujours, sans même regarder en arrière ; tantôt l’idée, plus que d’y rester, de s’y engloutir. Jusqu’à l’été dernier1. 

Je partais, parfois, pour le travail : Milan, Singapour, je ne sais où. Bruit, trafic, pollution. Toujours à toute vitesse, en compétition, comme on dit, entre haine et «flexibilité». Autoroutes, gratte-ciel, périphéries... Qualité de vie à rire ou à pleurer. 

Je revenais : maisons de plus en plus moisies, « acqua alta » de plus en plus haute, la puanteur jusque chez soi. Difficile de continuer à vivre à Venise, c’est un endroit presque impossible. Presque. 

Avec les années, tout se complique. Hommes et murs, par làbas, sont encastrés. Peu à la fois, sans bruit. Pas tellement entre eux : en moi. Pierres et briques, ça s’encastre en moi, ça s’introduit, se dépose, s’imprègne... Et puis les raisons de rester et les raisons de partir ont cessé de se multiplier : elles se font face et oscillent comme les maisons sur les canaux.

Jusqu’à l’été dernier. 

Cet été, donc, me voilà expédié dans un de ces endroits qui font que vous vous réveillez le matin, vous ouvrez — pour ainsi dire — la fenêtre, et vous vous trouvez devant un gratte-ciel qui n’existait pas la veille. Un matin ou un autre, vous devez changer de trajet pour vous rendre au bureau : une muraille de béton, des trous dans la terre, ou alors peut-être des bombes, des chars, peut-être des embouteillages, des chantiers... Est-ce l’Amérique, l’Afrique, l’Asie ? Tout le monde sait ce que sont des villes de Pétrodollars. D’un côté, par bonheur, vous continuez à vous dire que quelque chose est en mouvement, par les temps qui courent. De l’autre, que c’est une chance de voir ainsi les choses changer sous ses yeux, du matin au soir... J’interrogeais tel ou tel, mais je n’obtenais pas de réponse. Et moi-même, du reste, j’étais là pour travailler, c’est-à-dire justement pour contribuer à ce mouvement, à ce changement perpétuel. 

C’est dans ces sentiments, et donc avec fort peu d’argent en poche, que je me retrouve à Venise un soir d’octobre. Je me rends d’abord du côté de chez moi, entre Campo S. Barnaba et Fondamenta di Borgo. Sur le pont, je m’arrête pour jeter un œil. 

La file habituelle de barques immobiles, quelques échalas de vigne sur les murs, les murs qui se redoublent d’abord avant de disparaître dans l’eau. Les maisons à la juste hauteur sur le canal, ni trop grandes ni trop petites, y compris leurs répliques ; ces couleurs d’eau et de terre sans cesse atténuées et ranimées, échelles d’accords et de désaccords, tours et détours ; et ce frisson par endessous, que vous attribuez à l’air, à l’eau, au moment... Carte postale, rêve de la fin d’octobre, lieu physique et métaphysique, incroyable que ces choses existent aujourd’hui... 

Je m’arrête encore un peu, regarde bien le canal : non, ce n’est plus le même. Ou plutôt : c’est toujours le même, mais... il y a quelque chose de changé par rapport à la dernière fois, de syphonné : mais quoi ? C’est presque le soir, pas une âme à la ronde : l’heure, à Venise, où tout peut arriver. Mais ici sur le pont, en ce point précis, je me suis arrêté mille fois : qu’est-ce qui a changé, qu’est-ce qui manque ? 

Vérifions un peu, point par point : d’abord, mon immeuble est là, c’est sûr, la vigne sur les murs, aussi. Le gros bâtiment derrière le jardin, il me semble tel qu’il était, et au même endroit. Les maisonnettes plus près d’ici, de même. 

Alors c’est en bas, dans le canal. Oui, il y avait le portique sur l’eau, allongé sur le canal, là où il s’élargit. Atelier-galerie-refugedépôt... Mal en point, mais encore debout ; avec ses tuiles grises et ses piliers blancs en pierre : la « cavàna2 », comme on l’appelle, mettons un vieux garage pour les barques. Disparu. Là où le canal s’élargit : un endroit naturel. Soutenu par une rangée de piliers blancs comme des fantômes, avec les vieux panneaux de bois qui donnaient l’idée d’une Venise d’il y a bien longtemps. Adieu. Parti. 

Comment ça se fait ? J’adresse la question aux bateliers du « stazio3 », un peu plus loin. D’abord — disent-ils — il tombait en ruine ; et avec les barques et les moteurs d’aujourd’hui... On doit virer, faire demi-tour, manœuvrer ; il faut aussi travailler. Il faut vivre. Maintenant les bateaux sont en plastique, ou du moins plastifiés : les « cavàne » ne servent plus à rien. Et il y a la marée qui ronge les panneaux... 

 

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