Forme de Venise

 

Introduction. 

Sergio Bettini et l’idée de Venise. 

À cent ans de la naissance d’un des interprètes les plus puissants et les plus originaux de Venise au XXe siècle, Sergio Bettini, on ne trouvera pas inutile ni inopportun de reproposer la lecture d’un de ses textes célèbres et introuvables, Forme de Venise. Ces pages, qui n’ont jamais fait l’objet d’une édition autonome, apparaissent à plus d’un titre comme centrales dans l’archipel de sa production : une sorte de colonne vertébrale souple et résistante où convergent et d’où se séparent les terminaisons nerveuses d’une sensibilité infatigable et prodigieusement fine, la trame ductile d’une méditation rhapsodique et magistrale sur la ville : forme, langages, destins, structure. 

Texte complexe et polysémique, Forme de Venise est tissé de suggestions critiques et exégétiques raffinées, de séduisantes divagations littéraires et d’expérimentations herméneutiques, tout autant que de préoccupations de méthode sincères et poignantes, où se mêlent par ailleurs une délicieuse légèreté d’écriture et une ironie flottante, qui, à peine esquissée, s’évanouit aussitôt dans le sourire retenu d’un mot murmuré sans la moindre acrimonie. Car tel était Sergo Bettini. Nous le revoyons dans ses cours fascinants d’Esthétique, de Critique d’art et surtout d’Art médiéval, qu’il professait avec une régularité ponctuelle tous les lundis, mardis et mercredis dans l’amphithéâtre padouan du Liviano, si élégant et si froid dans son ornementation tenant de l’art déco et du rationalisme, où Gio Ponti voyait la définition spatiale du modernisme des savoirs dans sa dimension didactique. 

Bettini parcourait inlassablement, en des termes anti-rhétoriques mais toujours soignés, tout l’itinéraire extravagant d’une pensée critique raffinée allant de l’École de Vienne, omniprésente, à Riegl, Saussure ou Focillon, de Simmel ou Lévi-Strauss à Merleau-Ponty, Barthes, Derrida ou Foucault... Et souvent, c’étaient des envolées littéraires d’une fraîcheur exquise, qui renouvelaient l’atmosphère souvent confinée de ces salles : de Proust, qu’il appréciait tout particulièrement (« dans l’économie de La Recherche [...], l’idée de Venise revient comme un fil de lumière d’un bout à l’autre de la trame, que l’on voit ici et là réaffleurer dans sa splendeur »), à Walter Pater, en ricochets ou inquiétudes de pensée et d’écriture qui menaient à Hofmannsthal, mais en passant par Huysmans, Wilde et Mallarmé ; et puis, presque comme par obligation, c’étaient Byron et Musset, et, plus surprenants, la Venise sauvée d’Otway et un D’Annunzio sans mort (« une Venise non pas désespérée, mais pleine de vie, débordante de couleurs, d’odeurs, de sons, jusqu’à l’étourdissement »), le von Aschenbach angoissé de Thomas Mann, qui est aussi wagnérien, nostalgique et perdu, conscient de « la mortelle ambiguïté du but », chargé de tous les « oripeaux corrompus » de l’image tardo-romantique de Venise. 

Et, toujours, le fil d’Ariane, ou, si l’on veut, la table de travail sur laquelle Bettini posait ses instruments chirurgicaux d’une délicatesse, d’une tendresse extrêmes, on le trouvait dans Venise, cette entité si complexe et si riche où se mêlent le sentiment et la raison, si inimitable dans sa forme parce qu’essentiellement imprégnée de volonté d’art (Kunswollen), au point d’être elle-même une œuvre d’art totale, et donc d’exiger des instruments de lecture appartenant, précisément, au domaine des langages de l’art. 

Telle est la perspective dans laquelle le Maître expliquait, examinait Venise, dans un mouvement en spirale qui le mena sa vie durant à revenir sur des concepts de mieux en mieux définis, des visions progressivement plus nettes, en des nuances sémantiques ciselées avec de plus en plus de précision, sans qu’elles perdent leur poésie, vibrantes d’une émotion, d’une participation passionnées, lumineuses jusqu’à la fulgurance. 

Sergio Bettini n’a pas cessé, au long d’une existence magique et réservée, de reprendre et de ruminer ses métaphores étincelantes, ses lectures obliques, ses allusions, ses primesauts pour tisser une admirable tapisserie d’histoire et de description de Venise. 

Il nous la proposait sans façons, l’air de rien, calmement (mais tressaillait au souvenir du « regretté Merleau » [Ponty, bien sûr] — et il portait la main à ses yeux comme s’il voulait fuir la tentation d’une larme —, évoquant d’improbables équipées nocturnes en voiture avec Focillon et les élèves de son cercle le plus étroit, exaltés et ivres dans la nuit d’un Paris visionnaire et élastique sous des ciels infinis « balayés par les vents de l’Atlantique »), la première heure de cours le lundi, le mardi, le mercredi de chaque semaine du début à la fin de l’année académique. 

 

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