Le sort commun de l’exception

 

LAISSONS NOTRE PROMESSE DE NY PAS REVENIR (dans ces pages) : Venise, pour mille raisons que nous avons dites, n’est pas un chapitre que l’on clôt aisément. Non seulement parce qu’il est agréable de rendre hommage à ce qu’on aime par des textes ou des images qui savent l’envisager comme il convient, mais parce que c’est précisément un chapitre qu’on a voulu clore depuis deux bons siècles, et que le nôtre enferme dans un bocal stérilisé ; et qu’un destin si concerté vaut qu’on proteste contre l’opercule. 

Inutile de revenir sur ce que nous avons écrit de l’apport de Venise à la pensée de la ville, et surtout à la considération de ce que deviennent les villes aujourd’hui. L’antidote qu’elle constitue, il convient seulement de savoir pourquoi il ne risque guère de sortir de la pharmacie où on l’a enfermé. 

La chose vient de loin ; et c’est assez loin en effet qu’on ira la chercher. 

D’abord, chez un pape ancien. Noblesse oblige. Puis chez un autre grand esprit et grand lettré, Poggio Bracciolini, Le Pogge, qui sera chancelier de Florence au milieu du XVe siècle. Le lecteur saura bien y trouver quelques motifs aux maux qui affligent actuellement la Sérénissime. Ces maux y sont supérieurs d’un certain nombre de degrés à ce qu’ils sont ailleurs, tout simplement parce qu’ailleurs, on les voit moins, et qu’on n’y peut même plus être sensible à la concordance des temps. Qu’on nous permette donc cette petite promenade. 

Eneas Silvius Piccolomini (1405-1464), auteur notamment de fort beaux textes érotiques et latins (au risque d’étonner, on dira que c’est parfois la même chose) avant de devenir pape sous le nom de Pie II, consacre dans ses Commentarii de longues pages à Venise, à son histoire, à son gouvernement, à sa situation géographique ; il y fait souvent preuve, on le verra, d’une mauvaise foi jubilatoire, tant est grande sa colère de pape contre l’irrédentisme marchand que les Vénitiens incarnent à ses yeux. Mais commençons par le chapitre qu’il lui faut bien écrire sur cette ville particulière, un chapitre nécessairement admiratif malgré tout, qui clôt une première description par ce beau portrait (on se gardera de tout commenter de ces Commentarii : un lecteur, par définition, sait lire) : 

Venise [...], dès ses débuts, occupa presque toutes les îles entre Grado et Loredo, formant un seul corps politique de beaucoup de districts. Aujourd’hui les maisons s’alignent aux maisons sans interruption et constituent une seule ville entrecoupée de canaux où coule une eau salée et qui servent de rues. Dans les canaux les plus grands, une galère peut passer à la rame ; il y a aussi des rues pavées de briques que l’on parcourt à pied. Des marchandises du monde entier y sont acheminées : il n’y a pas dans toute l’Europe de plus grand centre commercial. Des marchands de tout l’Occident apportent leurs marchandises et reçoivent des produits orientaux. On y trouve un chantier et un bassin magnifiques, qu’on appelle Arsenal, équipé de toute espèce de machines, où l’on construit sans cesse des galères et des navires en tous genres. À ce qu’on dit, ils peuvent à leur gré armer cent galères en fort peu de temps, et le firent parfois. 

 

 

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