Philosophie et prière

 

Il n’est pas difficile de montrer qu’il existe un rapport entre prière et philosophie, un rapport étroit sous le signe de la vérité1 . Prière, donc, véritative, au service de la vérité ; cultuelle en un sens indirect seulement, même s’il est admis, et ce sera la thèse de Hegel, que le culte est un moment objectif et représentatif de la conquête et de l’expression de la vérité. Cette étude devra établir la forme ou les formes propres de ce rapport, dont l’affirmation est déjà une thèse forte puisque tout semble pointer vers sa négation. En effet, la prière semble être une chose entièrement et uniquement théologique, une concession de Dieu, possible et réalisable parce que concédée et permise par Dieu2, et non une conquête de la philosophie où cette oris ratio ne saurait fleurir. Il semble en être ainsi : le maximum de la philosophie, son prodige métaphysique, est de pouvoir parler de Dieu ; le minimum de la théologie, son abc, est de pouvoir parler avec Dieu. La prière se présenterait donc comme une ligne séparant deux eaux, celles du monde naturel et celles du monde surnaturel. Le Dieu dont on parle pourrait être inaccessible, entièrement pris dans le cercle de sa propre vie sans aucune allusion à un rapport dialogique avec nous — tel était le Dieu d’Aristote, obligé, par la logique de sa souveraineté, à ne penser à rien d’autre qu’à sa propre pensée pour ne pas s’avilir3. Pour pouvoir parler avec Dieu, il faut une autorisation de la grâce, un don, une miséricorde, une révélation de paternité et d’écoute que la métaphysique n’ose pas imposer et que nous ne pouvons connaître que par une autre voie. Cette thèse du maximum et du minimum pourrait faire l’objet de développements et d’exemplifications très étendus, mais je n’ai pas l’intention de les présenter ici puisque j’entends précisément démontrer le contraire. À savoir qu’il y a, entre philosophie et prière, différentes formes de rapport qui sont non seulement de fait, puisque la philosophie s’est occupée de la prière, mais également de droit ou de pure théorie. 

 

1 Titre original : « Filosofia e preghiera » ; cette réflexion constitue la conclusion du recueil d’articles de l’auteur intitulé Scritti cristiani, Gênes, Marietti, 1991, pp. 381-413.
2 Cf. Karl Barth, Dogmatique, II-2 : « Nous avons essayé de discerner et d’apprendre cette vérité à la fois grandiose et toute simple : Dieu est connu par lui-même », ce n’est pas une théologie naturelle qui le rend connaissable (La doctrine de Dieu, t. 2, vol. 2, Genève, Labor et Fides, 1958, p. 1). 

3 « Donc l’intellect se pense lui-même, s’il est vrai qu’il est le meilleur, et son intellection est intellection de l’intellection » (Aristote, Méta- physique, XII, 1074b : ἡ νόησις νοήσεως νόησι , trad. M.-P. Duminil et A. Jaulin, Paris, Flammarion, 2008, p. 400). 

 

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