La dimension juive du temps : entre mémoire et espérance

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. 

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire.
 

La tradition juive se caractérise par l’impératif catégorique zakhor, rappelle-toi. « Nous les juifs », écrivait Martin Buber en 1938 — « nous sommes une communauté fondée sur le souvenir. Le souvenir commun nous a maintenus unis et nous a permis de survivre... » 

Le verbe zahhar, sous des formes diverses, compte non moins de 222 occurrences dans la Bible, et le plus souvent il a pour sujet Israël ou Dieu. La mémoire, en effet, les concerne tous deux. 

L’idée de se rappeler trouve son complément et son complémentaire dans l’idée opposée : oublier. Il est ordonné au peuple juif de se rappeler et, en même temps, il lui est aussi imposé de ne pas oublier. 

La Torah (en particulier dans le verset du Deutéronome 32, 7) ne cesse de nous enjoindre de nous rappeler et de ne pas oublier. Dans ses dernières paroles d’adieu, Moïse recommande au peuple : 

Rappelle-toi les temps anciens, cherche à comprendre les années des siècles écoulés [le cours de l’histoire], interroge ton père et il te racontera, tes anciens et ils te diront... 

On aurait tort de comprendre cette affirmation comme une simple invitation à fonder notre existence sur le passé qui nous appartient — si glorieux soit-il. Moïse veut au contraire enseigner que, d’une génération à l’autre, un patrimoine est transmis dont la portée ne cesse de croître, à proportion des nouveaux événements comme des nouveaux messages et des nouvelles émotions. 

 

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