Pourquoi Berlin

2 AVRIL 2017. Dimanche matin, à Berlin ; de rares nuages comme des vagues d’écume dans le ciel pâle ; sur la place, les drapeaux européens sous la caresse de la brise ; les enfants tiennent des ballons de baudruche bleu étoilé ; on entend résonner dans les haut-parleurs l’hymne à la joie. La manifestation pour une Europe unie se déroule devant un bâtiment néoclassique majestueux, le théâtre national allemand voulu par le roi de Prusse au début du XIXe siècle, sur un projet de Karl Friedrich Schinkel : l’architecte qui a reconstruit le centre de Berlin en s’inspirant d’une Athènes à la fois antique et idéale. Le théâtre se présente comme un temple grec, richement orné de statues et de frises : au sommet du fronton central, un Apollon conquérant, sur un char tiré par deux griffons ; Pégase ailé s’envole vers le couchant ; les statues des neuf Muses couronnent le portique, avec Éros facétieux ; sur le tympan central, la douleur de Niobé changée en pierre représente la tragédie ; le triomphe de Bacchus et Ariane, en revanche, sur le fronton nord, signifie l’ivresse de la comédie ; du côté opposé, Eurydice qu’Orphée arrache aux Enfers rappelle la puissance incoercible de la musique.

La place porte un nom militaire, Gendarmenmarkt, le « marché des gendarmes », parce que les soldats, la garde royale de Frédéric le Grand, s’y étaient établis. Sur les côtés, deux églises de confession protestante se font face, la française et l’allemande ; leurs coupoles ambitieuses les font appeler «dômes», pour symboliser le délicat équilibre de pouvoir et le rapport toujours précaire entre deux empires, français et allemand. C’est là que se réfugièrent les huguenots persécutés à la fin du XVIIe siècle : ils reçurent de l’empereur allemand la permission de pratiquer leur culte et construisirent leur église ; les Allemands bâtirent la leur en face. L’amour de la symétrie n’était pas le seul motif. L’effet scénographique de la place — les deux églises sur les côtés, le théâtre au milieu, avec son grand escalier pour accéder à sa colonnade — est particulièrement imposant ; les mythologies antiques et modernes s’y rencontrent dans un ensemble architectural de contrastes et d’équilibres. 

 

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