Reverdy retrouvé

DANS UNE PRÉFACE à Sources du vent, datée de 1971, Michel Deguy délivre, par « le “chemin tournant” d’une lente lecture », des propositions que l’on tiendra sans doute pour exagérément dictées par la linguistique (mais qui s’inscrivaient parfaitement dans l’esprit de son temps !). Il considère, au terme de son étude, que le nom du poète, devenu « commun à l’œuvre », appelle l’anagramme1. Mais jouer ainsi avec les trois syllabes de Reverdy ne nous paraît plus faire sens aujourd’hui. N’évacuons pas pour autant ce que le patronyme suggère, en arrière-fond : à savoir que, s’il bruit de résonnances printanières, il n’en signe pas moins une somme où dominent les couleurs de l’entre-saison, où l’« on ne sait d’où vient la lumière2 », où « le ciel est épais / sous les nuages bas3 », où s’occuper d’« un feu que l’on rallume et qui s’éteint4 » ; et qu’il échoue, par conséquent, à nimber l’œuvre entière d’une aura de verdure — constat qui laisse ainsi supsister une contradiction dont la résolution, semble-t-il, n’est plus à trouver dans « la circulation des signifiants5 ». 

Est-ce noircir le trait ? Rien ne tend à le faire penser. Ou alors, ce serait oublier que Reverdy fait face au mouvement d’un monde qui ne cesse de lui échapper, d’un monde où « les parcelles du réel témoignent pour ce réel absent dont nous savons — au moins — qu’il est condition du poème6 » — lequel en devient dès lors tentative de ressaisissement de cette absence au risque d’avoir à fragmenter le réel plus avant quand il s’agit, toujours et encore, de tenter de le rassembler. Mais, comme le poète ne se fait guère confiance, le secours des mots, avec lesquels il entretient pourtant un rapport efficace, se révèle inapte à établir une lumière heureuse et, moins encore, à fonder la moindre certitude. Reverdy ira même jusqu’à prétendre qu’il pense mal ; pour finir par se demander « ce qui pourrait bien rester d’un homme trop enclin à confier le poids de sa totale destinée au sort toujours douteux de ce qu’il a pu peindre ou écrire7 ». Nous le savons, cependant, parfaitement conscient de ce qu’il ne pouvait faire autrement — et même s’il tenait l’écriture pour un pis-aller. Manifestant, du même coup, qu’il n’avait pas perdu « le sens de la valeur éthique et esthétique de l’angoissante incertitude8 ». Tôt retiré dans la solitude, il reste ainsi pour nous, jusqu’au dernier poème, celui qui, « D’un regard clair et sec / [...] observe la dislocation de la parade / La débâcle / La débandade / des troupeaux fauves dans les bois9 ». 

 

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