Emmanuel, Emmanuel

RÉUSSIR SA VIE et réussir dans la vie sont deux notions distinctes. Elles peuvent se combiner, mais aussi devenir antagonistes. C’est ce qui arrive quand ceux qui veulent réussir dans la vie se trouvent contraints, pour atteindre leur but, de refouler ce qui leur est le plus propre. À quoi bon réussir, si la personne qui réussit n’est plus soi-même ? 

Certes, il est des êtres pour lesquels une telle tension n’existe pas, ou très peu. Pour eux, réussir sa vie et réussir dans la vie ne font qu’un. Il peut en être ainsi parce que, les concernant, dominer et être soi-même coïncident. On en trouve un idéal-type en Napoléon — lui qui, devenu Premier consul, confiait à Roederer : « J’aime le pouvoir, moi, mais c’est en artiste que je l’aime... Je l’aime comme un musicien aime son violon. Je l’aime pour en tirer des sons, des accords, de l’harmonie. » Soit. Ce n’est pas courant, mais cela existe. La plupart du temps cependant, le fait de se dédier tout entier à la réussite sociale est moins l’expression d’un être singulier que le symptôme d’une carence de singularité. Si, dans ce cas, il n’y a pas tension entre les exigences de la réussite sur la scène du monde et le soi qui doit y consentir, c’est que le second terme fait défaut. Souvent, la réussite ainsi entendue signale moins une personnalité hors du commun qu’une personnalité suffisamment évanescente pour avoir toujours suivi, non sa voie propre mais la ligne de plus grande pente sociale, dans le sens de la montée. Celles-ou-ceux qui sont parvenu-e-s de la sorte en des lieux élevés n’y trouvent pas la paix mais, à défaut, se flattent de dominer et d’appartenir à la race des vainqueurs. 

 

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