Mon Giacometti

Publié à Milan en 1966, le petit livre de Giorgio Soavi constitue un précieux témoignage sur les dernières années de la vie d’Alberto Giacometti, disparu au début de la même année. Un livre qui sans doute a été rapidement écrit, on dirait presque au fil de la plume, et qui ne laisse pas d’être étrange. D’une part, parce que l’écrivain n’a guère le souci de la cohérence : dans un même paragraphe, la perspective peut changer de façon abrupte et inattendue, céder à des associations d’images ou d’idées dont le lecteur ne saura rien, presque sauter du coq à l’âne. D’autre part et surtout, parce qu’il n’a aucunement veillé à bien distinguer ses propres propos de ceux de Giacometti, de sorte que l’on ne sait pas toujours lequel des deux hommes les tient (aussi utilise-t-il sans nulle rigueur les guillemets). L’hésitation est parfois même permise. Il y a lieu de s’interroger sur cette confusion qu’il serait naïf de ne pas croire entretenue et où l’on peut sans doute voir un effet de l’attraction exercée par la personnalité écrasante du sculpteur ; pour ma part, je croirais volontiers que Giorgio Soavi a pris un plaisir certain, conscient ou inconscient, à s’assimiler ainsi à lui, au moyen des ressources de la littérature. On pourra trouver là les qualités d’un style « naturel », celui d’un homme qui fut journaliste, mais aussi, à ses heures, écrivain et poète. On pourra également regretter, ici et là, l’emploi de certains effets un peu faciles. 

Le début du livre montre la « dissymétrie » qui existe dans la relation entre les deux personnages : Soavi a acheté une écharpe pour Giacometti mais n’ose pas la lui offrir, et celui-ci semble peu susceptible d’envisager une telle attention ; comme pour s’en défendre il continue de lire son livre, sans lever la tête. Et à la page suivante, l’écrivain note en passant, de façon inattendue et sans insister: «La différence [entre les hommes] tient à la façon de comprendre les cadeaux. » Plus loin, quand il s’agit de trouver une boîte de nuit où finir une soirée, la seule chose qui importe, c’est qu’elle convienne à Giacometti, qui ne semble pas s’inquiéter de l’avis de son compagnon, lequel ne s’en formalise nullement. On peut imaginer que l’artiste était gêné, au cours de ces années, par la dévotion générale qui l’entourait et ne savait pas toujours bien y répondre, surtout quand elle émanait d’« intellectuels » ; mais, en même temps, qu’il avait besoin de se sentir aimé, tout au moins de sentir que l’on aimait vraiment ses œuvres. Et l’on dirait que ce besoin, par son intensité même, finissait par acquérir un caractère abstrait : que, dans l’inquiétude ou l’angoisse de son travail, il lui fallait l’appui ou le secours de présences simples, au delà ou en deçà des complications psychologiques. Significatif à cet égard le passage racontant une inauguration à la galerie Maeght : « Alors, me dit Alberto en montant les escaliers avant de s’éloigner de moi, nous nous voyons tout à l’heure. Tu ne t’en vas pas, hein ; il ne faut pas me laisser seul ; tu me fais un petit signe de temps en temps [...]. » Se voir, ne pas rester seul, échanger de petits signes. Bien plus qu’un cadeau, qui embarrasse, un petit signe lui suffit, mais lui est indispensable. L’intelligence de Soavi est d’avoir tout de suite compris cela et l’on se réjouit de voir qu’il ne cherche jamais à « faire parler » Giacometti, à l’interroger sur son art ou sur l’art en général. Il se contente d’être auprès de lui et de l’observer. D’être une présence affectueuse et discrète.

 

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