Écoute Israël

Deux poètes yiddish

Présentation

 

Dans son étude With God in Hell, le rabbin Eliezer Berkovits (1908-1992), dont les Éditions de la Revue Conférence publient La Torah n’est pas au ciel, raconte comment les Juifs, croyants ou non, pratiquants ou assimilés, surent faire de leur martyre par la machine de mort nazi un « triomphe de l’esprit juif ». Il donne l’exemple de Shlomo Zlichovsky (retenez ce nom) qui à Lodz, au moment où le nœud coulant se resserrait autour de son cou, lança d’une voix puissante : Shema Yisra’el, Écoute Israël ! 

Sur des registres différents, dans des conditions aussi infernales, deux des plus grands poètes du XXe siècle, Avrom Sutzkever (1913-2010) et Yitzhak Katzenelson (1886-1944), ont répondu à l’appel du Shema et tenté d’écrire en yiddish l’anéantissement. Né en Biélorussie, Katzenelson mourra assassiné à Auschwitz après un itinéraire compliqué qui le mènera du ghetto de Varsovie à Vittel (où il écrira son chef-d’œuvre, Le Chant du peuple juif assassiné). Son Tanakh — en hébreu l’acronyme est formé à partir de l’initiale des trois parties de la Bible hébraïque : Torah (Pentateuque), Neviim (prophètes) et Ketuvim (écrits) — témoigne de cet espoir contre tout espoir d’un peuple qui se sait voué à l’anéantissement : le Tanakh est une forteresse qui sera une planche de salut. Son allusion au prophète Élisée (2 Rois 2,19) est sa manière pour lui de dire qu’il est toujours temps de se vouer à l’étude, de « devenir croyants » et de créer « l’éternité sur terre » : « Les gens de la ville dirent à Élisée : Voici, le séjour de la ville est bon, comme le voit mon seigneur; mais les eaux sont mauvaises, et le pays est stérile. Il dit : Apportez-moi un plat neuf, et mettez-y du sel. Et ils le lui apportèrent. Il alla vers la source des eaux, et il y jeta du sel, et dit: Ainsi parle l’Éternel : J’assainis ces eaux ; il n’en proviendra plus ni mort, ni stérilité. Et les eaux furent assainies, jusqu’à ce jour selon la parole qu’Élisée avait prononcée. » Quelques jours auparavant, le ghetto de Varsovie avait été définitivement muré. Il y a de l’espoir, disait Kafka, mais il n’est pas pour nous. Le poète lui apporte un démenti. Il n’a pas dit son dernier mot. Sa réponse s’accorde mieux avec celle de Walter Benjamin : « L’espérance ne nous est donnée qu’au nom des désespérés » (« Nur um der Hoffnungslosen willen ist uns die Hoffnung gegeben »). 

 

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