Interprétation philosophique du surréalisme

«JE DIS que le surréalisme en est encore à la période des préparatifs », écrivait Breton dans le Second manifeste. Nul ne songerait à nier à André Breton sa capacité de prophétie. Le monde où nous sommes, parfaitement réalisé, peut lui savoir gré d’avoir veillé avec un soin anathème et jaloux à une si ardente période de gestation. Il fut bien préparé, et lui doit beaucoup. 

Il est difficile de saisir la vie et la mort d’une pensée, pour autant que c’en soit une. La saisir a priori n’aurait guère de sens (si surréaliste que cela serait), c’est-à-dire dans l’ordre d’une critique doctrinale qui n’aurait à répondre, du reste, qu’à des afféteries et à un jeu de cachecache dont la seule certitude fut de toucher les dividendes de la contradiction, et de faire, en assis, flèche de tout bois. En somme, Sartre n’avait pas toujours tort, lorsqu’il déversait l’acide de sa critique, particulièrement éclairée en l’occurrence, sur ces « fils de famille », ces « jeunes bourgeois turbulents [...] qui veulent ruiner la culture parce qu’on les a cultivés » : ces pages attentives et rigoureuses sont bien connues, et non sans tendresse, du reste, à de rares moments il est vrai, pour « la plus magnifique [...] des fusées » soigneusement dessinée par l’après-guerre. Peut-être faudrait-il décidément envisager le phénomène d’une autre manière, le saisir a posteriori, c’est-à-dire par les fruits, les développements qu’il a déterminés et remarquablement servis. C’est en eux que résiderait la critique la plus féconde, généalogie de tous les moyens les plus utiles au capitalisme marchand, à la propagande publicitaire, etc. (ce qu’une tout autre idéologie, naguère, appelait cruellement les «idiots utiles»). Le prophète en serait peut-être surpris, comme il le serait par toutes les prébendes attachées par l’État, moyennant chercheurs et universitaires stipendiés, raisonnablement bourgeois et fort peu surréalistes, à l’étude des saintes écritures ; mais, ayant enfin cessé de prophétiser et de manifester dans le vague, et considérant ce qu’il en est sorti de réalité sonnante et trébuchante, il en reviendrait à un sens plus aigu de la responsabilité, acceptant peut-être de figurer exactement sur le même plan et aux côtés de tout ce qu’il détestait, avec des œuvres et même des chefs-d’œuvre, qui, comme les autres, s’il fallait reprendre l’expression de Gide, « flottent par la peau » dans le cours de l’histoire. — À cet égard, s’il fallait songer à des « critères » si discutablement rétrospectifs, on pourrait se distraire en établissant le degré de service ainsi entendu que des auteurs peuvent rendre, et donc d’un côté de plasticité au pire, de l’autre de sereine résistance ; et l’on s’apercevrait ainsi, par exemple, pour s’en tenir aux mêmes années, qu’un Bernanos, un Claudel, ou même un Malraux, un Orwell, sans parler bien sûr de penseurs hors concours (ainsi Capograssi), ont montré quelques qualités qui les rendent beaucoup moins domesticables. 

 

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