La crise de la ville

LES VILLES semblent devenues irrationnelles, alors que leur but était à l’origine d’établir des îlots de rationalité dans la mer des mystères secrets de la nature. Elles ne sont plus confortables ni sûres, alors que la sécurité et les moments de confort qu’elles offraient comptaient au nombre des motifs les plus assurés de leur force d’attraction. Elles ne sont plus des œuvres d’art ni même d’ingénosité ou de maîtrise, alors que le meilleur de l’invention humaine se concentrait autrefois sur elles, pour les rendre reconnaissables et mémorables. 

Les grandes villes — de 1,5 à 20 millions d’habitants — sont sorties de la sphère de la perception. L’écart entre 1,5 et 20 semble énorme ; mais statistiquement, 1,5 est un seuil critique, au-delà duquel les variations qualitatives sont faibles. Une fois ce seuil franchi, le phénomène que les éthologues appellent le cloaque comportemental se déchaîne : beaucoup de rats serrés dans un seul espace sans proportion avec leur nombre perdent les contrôles instinctifs, dévastent l’habitat et commencent à se dévorer entre eux. Dans les villes, quand le nombre d’habitants dépasse le seuil critique, les rapports existant entre l’espace et la société s’obscurcissent et la violence se répand dans les comportements sociaux et individuels. 

Une des causes de la dissolution de l’intégrité urbaine est donc la foule, la croissance rapide de la population qui se concentre essentiellement dans les villes les plus importantes. Ce n’est pas la seule, car l’extériorité et la violence atteignent des niveaux équivalents dans les petites villes, où la foule est moindre mais où l’on trouve une présence égale et anormale d’instruments superflus, d’objets futiles, d’informations redondantes, mis en circulation pour stimuler la consommation et conditionner l’opinion. 

 

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