Une tout autre cartographie

ON DONNE le nom de poyas aux tableaux représentant une montée à l’alpage : car la poya, dans les cantons suisses de Gruyère et de Fribourg, c’est le nom patois de ce qu’on appelle ailleurs l’inalpe, ou l’alpée, comme on voudra. Ce petit glissement métonymique et non sans charme n’a guère d’histoire derrière lui ; il date de 1958, nous souffle un connaisseur. Henri Gremaud (1914-1993), amateur fidèle de ces réalités plus subtiles et civiles qu’il ne semble, l’avait proposé après avoir organisé à Estavannens, en 1956, la première Fête de la Poya, qui a connu depuis lors, à de larges intervalles, du reste irréguliers, six éditions. La dernière, en 2013, accueillit plus de 60 000 visiteurs en quelques jours : l’amour des vaches et de leurs défilés dodelinant et meuglant se porte bien dans les pays de montagne. Il prend des formes différentes selon qu’on passe d’un canton à l’autre, par exemple de la Gruyère au Valais, mais demeure comme une sorte d’Orient intérieur, non sans signification sociale. 

Mais ce ne sont pas les vaches qui nous intéressent présentement. Ou alors, au titre, disons-le en passant, paradoxal, nous voulons dire humain, de leur présence. Comment cela ? Rien ne les prédestinait à devenir ces compagnes plus ou moins placides. Boire leur lait eût semblé aberrant à un Égyptien d’avant les grandes dynasties, mettons il y a 5500 ou 6000 ans : terriblement indigeste. À la rigueur, leur sang, en saignées régulières, mélangé aux aliments. Les Grecs n’en raffolent pas non plus. Et le fromage : disons la chèvre, pas la vache. Mais les vaches ont su nous apprivoiser, nous nous sommes faits à un lait imbuvable. Héra, on s’en souvient, est dite boôpis par Homère : elle a un regard de vache. Un pas vers la sagesse, parfois colérique, ou du moins vers l’Olympe. Rien désormais qui soit lié à l’en-dehors des villes qu’on ne qualifie laudativement de bucolique, c’est-à-dire en réalité de « vachesque » : comme le dit Servius, au tout début de son commentaire du premier poème de Virgile, ce mot vient des bouviers, Bucolica, ut ferunt, dicta sunt a custodibus boum, id est apò tôn boukolôn: praecipua enim animalia apud rusticos boves, « Bucoliques, dit-on, vient de “gardiens de bœufs”, c’est-àdire de bouviers : car les bœufs sont les animaux les plus importants chez les paysans». Ils rendent assurément toutes sortes de services. Les res rusticae, les choses de la campagne, seraient tout autres sans ces ruminants. Très bien. Tout cela, on le connaît parfaitement. 

 

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