La ville considérée comme principe idéal de l’histoire italienne

EN DÉCEMBRE 2006 paraissait, aux bons soins de la Provincia di Belluno et du Museo Etnografico de cette province, un beau volume collectif sur le Val Belluna et les transformations que subissait son habitat : Coscienza et conoscenza dell’abitare ieri e domani. Le titre était fécond, et désignait avec d’autant plus de clarté la réflexion que des temps anciens, à leur manière, c’est-à-dire par leur pratique même des matériaux, des plans de construction et des lieux, avaient menée sur la signification de l’habitat humain, que c’était l’occasion de revenir, près d’un demi-siècle plus tard, sur deux expositions consacrées en 1964 et 1966 à l’architecture rurale de la même vallée : elles avaient pour titre Val Belluna. Case nella campagna et Abitare in campagna. Il Feltrino. Une même région, photographiée, pour ainsi dire, au début et à la fin du demi-siècle écoulé, faisait mesurer l’état d’une dévastation mais aussi les tentatives de préservation qu’on espérait intelligentes — à défaut de tout le reste : comme si l’on regardait désormais de l’autre côté d’une vitre. Sentiment qu’avait éprouvé Dino Buzzatti en écrivant en 1964 dans le Corriere della sera, à propos de la première exposition : « Ce qui frappe le plus [...] est le sentiment qu’on éprouve, nous qui sommes de là-bas : stupeur, incrédulité, dépit. Le grand mérite [de l’initiateur de l’exposition, Adriano Alpago Novello] n’est pas tant d’avoir parcouru pendant des années les moindres recoins de la vallée à la recherche d’humbles chefs-d’œuvre. Il est de nous les avoir montrés du doigt. Nombre de ces maisons ne sont pas cachées dans des lieux reculés, elles nous étaient parfaitement connues et familières, nous étions passés devant des centaines de fois, peut-être. Stupidement, nous ne nous en étions jamais aperçus. » L’exposition montrait, en réalité, non pas ce que Buzzatti n’avait pas su voir, mais ce qu’il avait toujours vu et qui se trouvait si naturellement là que la question d’une distance ne se posait pas. Et soudain, la voilà qui s’installe, non sans susciter d’inquiétude (ainsi de ces patois que l’on ne parle plus, et qui du coup prennent place dans des dictionnaires, comme autant de signes morts de ce qui fut vivant). Ne pas voir, au fond, était vivre ; encore est-ce là simplifier abusivement les données du problème, car ces constructions plus ou moins anciennes procédaient bien d’une vision, et c’est précisément elle qui faisait la vie, qui suggérait l’emploi de tel matériau, de tel plan, etc. : bref, une vision à l’œuvre, non une vision pour l’étude ou la nostalgie. 

 

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