Rue des Rondeaux

IL LA DÉCOUVRE au milieu d’un fatras de gravures et de photos anciennes serrées dans une boîte, à l’étalage d’une librairie. Elle est collée sur un carton fort, légèrement bleuté. Écrite à l’encre sous l’image, cette mention : « Coin de la rue des Rondeaux et de la rue des Prairies. » Il l’extirpe de la pile, l’examine longuement, puis s’enquiert du prix, qu’il trouve raisonnable, et l’achète. « C’est peut-être la copie d’un Marville, dit le libraire, il faudrait vérifier. » Marville ou pas, peu lui importe, et la rue des Rondeaux pas davantage. C’est autre chose : la petite place, la grille ouverte sur l’auberge, les tables dans la cour, les arbres taillés et le mot « Azur » qu’il croit deviner sur la façade — alors qu’en vérité il n’y figure pas. Une sorte de faux pli, se dit-il, le soir, en reposant la photo sur la table après l’avoir de nouveau patiemment observée. Il s’était ébauché quelque chose, quelque chose qui n’était pas visible sur la photo, quelque chose qui serait advenu ce jour-là, quand Marville a décidé de placer son appareil en face de la porte de l’auberge. Comme si, par exemple, quelqu’un avait surgi de l’une des rues, avait contourné le photographe et traversé la place, était entré dans la cour de l’auberge, s’était s’assis à une table et... Mais comment diable a-t-il pu lire le mot « azur » au lieu et place de « Maison de vins et traiteur » ? Et pourquoi, précisément, le mot « azur » ? L’image du faux pli se précise : il voit très distinctement la veste en toile que l’homme a jetée sur le banc et, sous une des manches, dissimulé dans une poche, un bout de papier replié. Ensuite, le téléphone sonne et il lui faut revenir au vrai monde encombré de travail, de promesses, de cafés, de journaux, de débats, de rendez-vous et de discussions sans fin. 

 

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