KEATS, OU L’ART DE VIVRE AU PRÉSENT

 

DANS les Odes de Keats, la lenteur est magnifiée, elle incarne le mouvement par excellence. Elle est le moyen d’accès à la dimension proprement poétique du monde. Rien, pas même la richesse signifiante dont elle se charge sans cesse, ne sau-rait la figer. Mais l’expérience qu’elle appelle invite non pas à se pro-jeter dans l’attente du futur, ni à évoluer dans un instant sans épais-seur psychique, ballotté de sollicitations en sollicitations, mais à vivre authentiquement dans l’épaisseur du présent avec tout ce cela peut comporter de danger, de perdition — et de richesses inouïes.

Deux conditions sont requises pour atteindre cette alchimie, deux conditions qui sont à proprement parler des marques d’hu-milité. Tout d’abord, renoncer à l’aveuglement que suscite en nous l’ambition de vouloir maîtriser l’œuvre, de l’enfermer dans un discours trop étroit et mutilant. Ensuite, répondre à une autre exigence, qui émane cette fois du poète lui-même :

Nous détestons la Poésie qui a sur nous des visées tangibles — et qui, si nous n’approuvons pas, semble fourrer ses mains dans ses poches de pantalon. La Poésie devrait être quelque chose de grand et d’effacé, une chose qui vous pénètre l’âme…1

Lettre à J. H. Reynolds, 3 février 1818. La traduction des lettres est extraite de John Keats, Lettres, trad. fr. par R. Davreu, Belin, coll. « Litté-rature et politique », Paris, 1993.

À cette poésie, il serait vain de vouloir substituer une cohé-rence qu’on s’efforcerait de découvrir dans les profondeurs du texte. La diversité conflictuelle doit être conservée. Elle est ce que Keats s’est efforcé de rendre perceptible dans ses poèmes et sa correspondance ; et elle doit être vécue. « Les axiomes de la philo-sophie ne sont pas des axiomes tant qu’ils n’ont point été prouvés par les battements de notre pouls »2.

 

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