REVUE CONFÉRENCE -

CHEMINS ET ROUTES (III)

 

DES SIÈCLES durant les labyrinthes de chemins locaux. Incertains avec leurs ornières d’été, leurs cahots, leurs fondrières en mauvaise saison, leurs inondations. On s’y embourbait, s’y couvrait de poussière, s’y crottait à souhait. En certaines contrées diffciles, estival ou d’hiver l’itinéraire varie, le chemin fluctue. Qui ignorait le pays, s’il s’y risquait avait chance, au mieux, de se perdre.Tous, alors, piétons ou cavaliers, gens de lenteur, pas à pas obstacles franchis s’ils le peuvent ou contournés, les chemins parcourent les campagnes, traversent les rivières, suivent les vallons, le temps n’est pas leur affaire. Bois, hameaux, prés, landes, coteaux, toutes couleurs de la terre — noire, légère, parfumée, boueuse, teinte de limon, caillouteuse, toute claire et sèche —, impasses et écarts, on va de circonstance en circonstance, cheminer est un labeur d’ici.

Tant de peine et si peu d’efficace, la corvée honnie puisque l’on veut rester entre soi, toutes ces routes qui s’entortillent dans les provinces jalouses de leurs territoires, attentives à leurs seules pratiques — marchés, foires, manières de cultiver, déplacements d’un bourg à un autre —, il va falloir se déprendre de ce sensible trop particulier, voir plus loin, devenir géomètre, ordonner, gouverner. Qu’il y ait, même bornés, des itinéraires, qu’ils soient entretenus. Montaigne voit à peine ces tentatives, les Lumières les conforteront — système désormais, strict, qu’élabore une Raison majuscule celle-ci.

« Grandes routes » : de Paris elles conduisent aux grands ports de mer et aux frontières du Royaume ; « routes » : de Paris aux capitales de provinces ; « chemins royaux » : ce sont routes de poste qui relient les villes entre elles ; « grands chemins » : ils relient entre elles les capitales de provinces ; « chemins de traverses » — chemins de ville à ville que ne desservent ni poste ni messagerie : en 1738 un mémoire instructif établit la classification des chemins. La route est technique, savante, besogneuse, là où nous nous enchantons d’entendre la langue, on a hiérarchisé. Puis une administration, intendants, commissaires, ingénieurs, dessinateurs, géographes, le corps des Ponts et Chaussées, son école. L’été laissé au terrain, l’hiver les élèves dessinent des plans. Les feuilles sont de lavis, extrême finesse, verts d’eau que l’on fonce à peine pour les bois, éclaircit sur l’ocre pour les champs, bleuit pour les rivières ; le brun marque les reliefs, les habitations, les villages rectangles d’un rouge léger. Les tracés sont clairs, précis, tous chemins dessinés. Les nouvelles routes, leurs fragments du moins, vont droit, ligne noire tendue. On voit bien que la raison est celle du plus court, cependant ça et là, plus qu’on l’aurait voulu sans doute, le terrain résiste — reliefs, sols, cours d’eau —, le vieil itinéraire est repris.

 

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