LE BATEAU DE PIERRE

 

(Traduit de l’américain
par Jean Markert et Pascal Riou.)

 

Les fenêtres sont grand ouvertes sur la lumière
brumeuse et les ombres douces de ce premier matin de
septembre ; en lui les feuilles des frênes, des pruniers
et des érables demeurées vertes après un été pluvieux,
frémissent au souffle frais du jour. Spectacle aussi
familier pour moi ici que n’importe où dans le monde,
spectacle auquel j’ai assisté pendant la majeure partie
de ma vie. Telle est la mémoire : je le vois comme s’il
avait toujours été pareil à ce qu’il est en ce moment,
bien qu’il ait changé chaque fois que je l’ai vu, matin
après soir, jour après jour, saison après saison. J’ai
observé les pruniers fleurir au début du printemps, et
puis, quand leurs pétales blancs s’assombrissaient, j’ai
vu les perles vertes qui deviendraient des prunes en
émerger pour s’offrir charnues et bleues à l’arrivée de
l’été. J’ai observé les arbres prenant de l’âge, puisant en
eux-mêmes, leur écorce se fendre et leurs membres
mourir, j’ai observé les oiseaux s’y sentir chez eux
année après année, bien que moins nombreux chaque
année, en nombre comme en espèces. Je rêve maintenant
que j’entends le loriot et qu’il me réveille en
pleine nuit, quoique je ne l’aie pas entendu cette saison
et que ce soit la première année où les hirondelles ne
sont pas revenues. Pourtant je continue à voir tout cela
comme je l’ai vu la première fois, quand tant d’oiseaux
étaient ici.

Derrière les frênes et les pruniers sauvages qui bordent
la plus proche extrémité du petit champ, je vois, au
loin, ce qui m’a longtemps retenu ici dans les années
cinquante : voici cette vaste vallée au-delà de la rivière et,
encore plus au loin, au nord, les crêtes qui s’ombragent
l’une l’autre. La rivière semble parfaitement immobile, et
les ombres bleues des nuages sur les pentes et dans la
vallée semblent avoir arrêté leurs cours pour s’installer
ici.Tout est en suspens dans le calme du matin.

 

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