HILAROTRAGOEDIA

 

Objet littéraire nouveau, mais d’identification ardue, Hilarotragoedia paraît en 1964 chez l’éditeur Feltrinelli. Une longue gestation avait précédé cette publication, la critique dénombre pas moins de quatre versions successives. Le manuscrit avait été achevé le 19 janvier 1961.

Énigmatique dès son titre tonitruant, l’ouvrage retient l’attention de la critique. Le Groupe 63, avec lequel Giorgio Manganelli entretint des rapports mesurés, avait tenu congrès l’année précédente. À cette occasion, l’écrivain ne s’était pas déplacé, mais borné à envoyer une contribution dans laquelle on peut notamment lire : « […] J’éprouve un piètre intérêt pour le roman en général — entendu comme narration prolongée d’événements ou de situations vraisemblables — et parfois un sentiment plus proche de la répugnance que du simple agacement ; j’ai le sentiment que ce genre est tombé dans une décrépitude si irréparable que le problème soit seulement de déblayer ses décombres […] ».

De fait, son récit enjambe toute mimésis possible pour édifier des segments narratifs avortés à l’enseigne d’un genre littéraire dramatique de l’antiquité tardive aujourd’hui oublié, l’hilarotragoedia, justement, où les personnages et les mythes de la tragédie sont traités sur le mode comique. Ce sont les aventures du style et des Weltanschauungen qui nous sont proposées en lieu et place de celles des personnages du roman.

Giorgio Manganelli fonde sa prose sur la simulation pour entreprendre une belle excursion stylistique. Son propos ne vise cependant pas la prouesse et son dessein n’est nullement badin. Loin du traité ou de la parodie qu’on a souvent cru déceler, Hilarotragoedia constitue une remise en cause solidement charpentée de l’idée même de roman. Son modèle ? Tout simplement, l’édition critique d’un texte dont on ne possèderait que des lambeaux dépareillés, construction audacieuse autorisant toutes les audaces d’hypothèse en hypothèse.

Est du même coup dénoncée toute philosophie historicisante, viscéralement abhorrée. D’où la greffe de styles disparates mais néanmoins unitaires comme allégorie possible de l’écriture faisant fi de toute clôture historique.

Les âges stylistiques hétérogènes mis en oeuvre se révèlent tout à coup étrangement complices, sous l’égide d’une désopilante logique « descenditive ».

Ne faudra-t-il pas nous habituer à prendre au sérieux ce legs aphilosophique foncièrement libertaire ?

Ph. Di Meo.

 
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