Décor rêvé : le songe de l’atelier


La maison natale est plus qu’un corps de logis,
elle est un corps de songes.
Gaston Bachelard.

J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles,
intangibles, intouchés et presque intouchables,
immuables, enracinés ; des lieux qui seraient
des références, des points de départ, des sources.
Georges Pérec.

 

L’ATELIER DU POÈTE SERAIT UN ARBRE AUX RACINES ENFOUIES. Il s’ancrerait dans les strates d’humus qu’entassent les saisons. Est-ce de ce tréfonds que procèderait sa résistance au temps, aux autans, aux désenchantements ?

Sous le bâtiment, des caves, des grottes. Il arrive qu’un curieux explore ces soubassements, s’y fraie un passage, éclaire de sa lampe vacillante d’anciennes traces énigma- tiques. On devine, on ne sait pas. À force d’être lieu de vie, il finit par ressembler à celui qu’il abrite. Il s’accuse et se métamorphose au fil des âges ; des souffles qui affluent, traversent et modifient son être. 

L’atelier se décline de bien des manières. La pièce unique est carrée sur ses assises. Une verrière distribue généreusement la lumière. Depuis la mezzanine, le poète embrasse le paysage changeant. Mais tournant le dos aux distractions, il se place le plus souvent face au mur en pierre nue, se rive à l’austérité afin de mieux cerner son sujet. L’écran et la feuille se relaient sans se contredire, se prolongent, s’étoffent ; la main passe de l’un à l’autre naturellement.

Obscure alchimie
Au creuset du poème

Le rituel quotidien est sévère. Mais il n’hésite pas à le contredire. L’enfilade des actes du matin — boisson roborative, méditation, lecture des poètes — fait place au bain de nature — ivresse de verdure. Et toujours l’élan lustral dont témoigne Jules Supervielle : Encore frissonnant / Sous la peau des ténèbres, / Tous les matins je dois / Recomposer un homme. / Avec tout ce mélange / De mes jours précédents / Et le peu qui me reste / De mes jours à venir. / Me voici tout entier, / Je vais vers la fenêtre. (La Fable du monde, 1938.)

Parfois un vent découragé balaie la pièce étroite. Alors le poète s’étend sur la couchette dissimulée par un para- vent aux peintures naïves. Il se livre à la musique sous les doigts de Keith Jarrett, par la voix de Kathleen Ferrier ou de Cécilia Bartoli. À moins qu’il ne feuillette une mono- graphie de Zoran Music, un catalogue de Pierre Soulages. Ou se lève pour caresser le visage aux yeux clos d’une déesse de marbre échouée dans un angle. D’autres fois encore il échappe à la pieuvre de l’atelier, il court en criant, hurlant par les sentiers de la forêt voisine. L’écho relaie sa folie. Il convoque tous les souffles.

 

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