REVUE CONFÉRENCE -

San Giorgio Maggiore de Palladio

 COMME C’EST LE CAS POUR TOUS LES MONUMENTS LES PLUS CÉLÈBRES DE VENISE, on ne sait jamais quand on les a vus pour la première fois, tant il en existe de reproductions, souvent aussi enchanteresses que les originaux — celles de Cana- letto, de Guardi... Mais pour San Giorgio Maggiore de Palladio, ce fait a peut-être plus de vérité encore que pour San Marco ou le Palais des Doges, car tel qu’elle se présente du quai des Esclavons, l’église est presque à portée de main, avec sa belle façade déployée comme une bannière. Mais l’intérieur est encore plus beau que l’extérieur : et cet intérieur, pour le voir, il faut faire la traversée, on ne peut l’apprécier à distance. La correspondance si étroite qui unit San Giorgio à l’horizon, à la ligne de la lagune, et, dans son éclatante blancheur, à un ciel toujours un peu ému et comme rêveur, est telle qu’elle ne s’explique pas seulement par la divine proportion, ni par les proportions musicales, non moins divines, de la conception antique. Il y a quelque chose, chez Palladio, qui échappe à la rigidité géométrique, qui se libère de la froideur marmoréenne comme le sourire d’une statue, raison essentielle de la faveur inconditionnelle entourant son nom et qui, loin de s’affaiblir avec le temps, ne cesse de croître. Au fond, Palladio n’a jamais quitté la mémoire de la postérité, même si l’on met de côté le revival anglais. Le fait qu’il soit à la source du Bernin et donc du Baroque en dit long sur la prétendue fragilité de cette architecture, qui est classique, quoiqu’elle ne soit jamais néoclassique. Elle est classique, mais avec quelle ampleur Palladio acceptait-il le classicisme, quelles belles libertés il s’autorisait ! Si donc il a pu servir si judicieusement au Bernin, celui-ci dut trouver en lui quelque chose de plus que des règles, quelque chose de plus qu’une grammaire.

Il y trouva exactement ce que nous y trouvons, nous qui détachons nettement Palladio des autres architectes du XVIe siècle : nous y trouvons ce qui n’existe pas au même point — et la comparaison vaut d’autant plus qu’ils furent tous deux actifs à Venise — chez Sansovino. La question fondamentale est que l’architecture de Palladio est associée, au moment où on la regarde, à un état psychologique particulier; c’est une architecture rassérénante. On ne peut dire la même chose de Sansovino : d’une certaine manière, il est même plus classique que Palladio, il a un sens de l’eurythmie indépassable, mais on perçoit avec lui ce qui est sans nuance psychologique particulière, quand chez Palladio cette nuance est toujours présente.

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