Une manière d’anniversaire


Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois :
l’une pour exister, et l’autre pour vivre.
Jean-Jacques Rousseau, Émile, livre IV.

 

VOILÀ VINGT ANS que Conférence a été fondée. Eh bien ? Il est vrai que le goût des anniversaires tourne en mauvaise habitude ; mais ici, on se demande seulement quel est l’âge adulte pour un corps de texte et d’images. Le reste a peu d’intérêt : il se célèbre ou plutôt s’auto-célèbre partout. On se rengorge des «aventures éditoriales», des aventures tout court (qu’est-ce que c’est ?), des « entreprises » diverses — Dieu, quel langage ! Admettons que chacun ait ses moments de complaisance. N’en abusons pas. On ne compte pas le nombre d’auteurs qui, vers l’âge traditionnellement dantesque, ont fait «don de leurs archives» à telle institution publique. Admirable générosité! C’est donner à l’amour d’autrui l’encombrant soutien de l’amour-propre : on peut y voir un gage d’intensité. Celle, du moins, de la bouffissure. La confiance crève comme une baudruche. Et avec elle, la discrétion et le discernement. Tout cela disparaît ; ne reste que l’infime province du moi. Et un bruit de grenouille.

Il pourra paraître étrange de n’avoir aucune sollicitude pour les chercheurs futurs ; mais la cause n’est pas celle de l’emploi dans l’artifice avéré. On rêve au chômage de ces nuisances.

Une revue : opus imperfectum. Natura naturans, en somme (on ne saurait oser un cultura culturans). Elle est par nature ou intention aux prises avec le présent, c’est-à-dire avec l’immense. Aussi est-elle un bon observatoire. C’est étonnant ce qu’elle peut faire apprendre sur les gens, sur leur pratique de la vie, sur les choix qu’ils ont prononcés — à commencer, généralement, par celui de ne pas vivre; et sur soi, bien sûr. Elle est aussi, et d’abord peut-être, chose curieuse. Mais c’est parce qu’elle est opus imperfectum qu’elle doit ne laisser d’autre trace que l’objet qu’elle est. Étant cet objet, elle sait qu’elle disparaît. Silence sur le reste; ou noblesse oblige. L’attention exige cette sorte de dépense, ou d’oubli. On s’efface, on s’effacera toujours, puis on se sera effacé; mais d’abord, on l’aura fait par politesse.

Ce qu’il convient de retenir : il n’y a pas de travail possible avec de fausses autorités. Et les années font apparaître ceci : l’extrême séparation des esprits (et dans l’esprit lui-même, ce n’est même plus une guerre civile, mais une indifférence polie); le repli sur les zones imperméables où constituer un réseau ronronnant et jouir d’une autorité partielle et repue; l’oubli ou le déni des objets ou des êtres en tant qu’ils risqueraient d’accuser un si confortable calcul ; l’indifférence à tout ce qui existe en soi, sans recevoir son être de complaisances intéressées, éprouvant le besoin vital de remplacer les contenus par de l’absence afin de laisser libre et enfin seul le système de procédures, de places et de pouvoirs ; l’incapacité à œuvrer, c’est-à-dire à être ouvrier, à avoir des mains, à toucher des choses, à répondre de tout ce qui est nécessaire pour que la vie paraisse. À rester silencieux pour la voir paraître.

Mauvais temps aujourd’hui pour la simplicité ouvrière ; temps d’inattention, ou de hâte, ou encore d’efficacité aveugle et inhabitée. La vie a été déléguée à ce qui ne sait, ne peut pas vivre, et ne le veut pas. Il conviendrait, comme dit ailleurs Rousseau, de replacer les choses dans leur ordre naturel, et de venger le mérite avili des outrages de la fortune. Ce serait justice; mais ce serait aussi exiger quelque chose, si peu que ce soit, d’une idole qui ne peut le comprendre. Le comprendrait-elle qu’aussitôt elle s’effondrerait.

En sorte qu’à vingt ans on revient à des questions naïves. On mesure l’extrême discrétion de la parole et des livres, quand la justesse en eux sait qu’elle n’a d’autre choix que d’attendre la justesse en retour qui leur devient sensible. Les livres ne bougent pas dans les bibliothèques. La qualité de la main qui les ouvre est leur attente et leur mesure. Elle a tout loisir de ne jamais les ouvrir: c’est sa souveraine liberté, la seule qui puisse répondre à une souveraine largesse. Aucun haut-parleur n’indiquera jamais où la justesse se trouve. L’humilité n’est pas leur passion, mais leur état. On se demande toujours, écrivant, traduisant, publiant quelques mots: au fond, si éperdus et parfois si sereins soient l’adresse ou le signe qu’ils veulent être, valent-ils la peine que d’autres se distraient pour eux de la tâche qu’ils accomplissent ou du repos qu’ils goûtent ? Quelqu’un sait-il vraiment où il emploie le mieux son temps ? Il y a temps pour tout sous le soleil, mais existent des époques où il n’y a pas temps pour grand-chose. On a beau dénoncer l’appauvrissement du temps, c’est-à-dire critiquer avec rigueur et persévérance son effroyable remplissage par ce qui n’est rien d’humain, on se doute aussi — on se doute plus que jamais dans une démocratie venue à son point extrême d’indifférence, de nihilisme mou et non point brandi, mais infus dans les moelles, dans les âmes incriticables et closes — que l’égalité de tous les êtres, cette égalité à laquelle il faut croire dans un monde qui la bafoue sous la marchandise et l’inégalité factuelle, est la cause souriante du peu de droit où l’on est de demander quoi que ce soit à qui que ce soit, et du devoir où l’on se trouve de poursuivre sans rien attendre. Sinon une divine surprise — celle que nul ne peut exiger, ni ne peut même imaginer, au bout de tous les effacements.

C. C.

Achevé d’imprimer par l’imprimerie Corlet à Condé-sur-Noireau en mai 2015.

No d’impression:173567.

 

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GRANDEURS ET MISÈRES DU JUGEMENT

CETTE BRÈVE COMMUNICATION N’ABORDERA PAS, sinon à la fin et sommairement, des thèmes touchant à mon domaine d’études . Je ne traiterai pas du « jugement » dans le monde

du droit romain, ni non plus dans le monde du droit en général — même si nous connaissons tous l’importance considérable que l’acte de juger et le jugement ont toujours eue et continuent d’avoir dans la sphère juridique. En revanche, j’exposerai quelques pensées isolées, qu’a fait naître en moi la réflexion sur le phénomène qu’est juger au sens le plus large.

1.

Il y a un premier acquis, parmi les plus évidents, auquel on parvient quand on se met à réfléchir sur le jugement, sur l’acte humain de juger : c’est que cet acte constitue une opération intérieure absolument nécessaire et récurrente dans l’expérience de tout homme, quel que soit son degré de culture ou d’intelligence.

Le jugement, en effet, dans sa portée la plus large, qu’il est utile de souligner ici, peut se définir — sans aucune prétention d’originalité ni d’approfondissement — comme l’acte par lequel nous qualifions quelque chose en termes de valeur, et donc, du moins dans la majeure partie des cas, en termes d’approbation ou de désapprobation, de positif ou de négatif. Dans son acception très générale, le fait de juger apparaît de façon évidente comme une activité intérieure inséparable de la vie de toute créature humaine. Vivre en personne humaine est en effet impensable sans un effort continuel d’évaluation, autrement dit sans jugement. D’abord dans la sphère empirique des choix nécessaires et incessants pour ses propres opérations matérielles ; ensuite, toujours dans l’ordre empirique, dans la comparaison tout aussi nécessaire et incessante avec les opérations des autres, avec qui la vie nous met en contact ; enfin, bien sûr, dans le domaine non empirique de la réflexion consciente et systématique. Même pour des hommes qui ne s’élèveraient jamais au-dessus de l’expérience pragmatique, qui ne prendraient jamais l’habitude de la réflexion, de la méditation sur eux-mêmes, sur autrui, sur l’existence — bref, pour des hommes du type (évidemment un peu abstrait et théorique) des « brutes » de Vico, juger, de quelque manière que ce soit, même grossièrement, est aussi nécessaire, pour vivre, que respirer. Et cela dans la préhistoire, dans le présent, dans l’avenir.

Il est vrai cependant que dans la majorité des cas, nous ne nous apercevons même pas, en vivant, que nous formulons sans cesse des jugements sur nos actes et sur nous-mêmes, sur les actes d’autrui, sur les autres hommes, et sur mille autres réalités. Mais généralement, nous ne nous apercevons pas non plus que nous respirons. Si l’on veut, il en va un peu de l’homme comme de M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme de Molière, qui découvrait tout surpris qu’il faisait de la prose chaque fois qu’il ouvrait la bouche. C’est ainsi que nous découvrons que nous sommes tous juges, souvent sans le savoir.

 

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