LE TERRITOIRE EUROPÉEN, LIEU OU NON-LIEU ?

L’ENTITÉ NOMMÉE « Communauté européenne » puis « Union Européenne » correspond de nos jours à un regroupement croissant d’États-nations et donc à une mosaïque évolutive de territoires occupant l’espace de la péninsule occidentale de l’Eurasie. Indépendamment de traités, conventions et accords institutionnels de rattache- ment ou d’intégration de différents nouveaux pays après demande d’adhésion, existe-t-il un territoire géographique à qui l’on puisse vraiment donner une identité européenne ? On peut toujours soustraire ou additionner, changer donc le nombre de membres par convention, mais n’existe-il pas une forme géopolitique qui permettrait de fixer une frontière et donc de désigner celui qui est « dedans » et celui qui est « en dehors » de l’Europe ? Telle est la question posée régulièrement par l’élargissement même de l’Eu- rope et par l’hypothèse d’une adhésion future de la Turquie et, dans certains scénarios, du Maroc. L’Europe n’est- elle qu’un territoire conventionnel, arbitraire, malléable à l’infini, capillaire, auquel on adhère par libre association, ou faut-il lui reconnaître une identité géophysique et géo- culturelle déterminée qui permettrait d’enraciner dans le sol l’image de l’entité politique ? Mais, dans ce cas, com- ment identifier cette réalité spatiale qui constituerait le substrat voire les racines physiques, géographiques, cosmologiques de l’Europe ? Dans ces questions se trouve en jeu la possibilité d’avoir de l’Europe une représentation mentale, cartographique mais aussi territoriale, avec ses corollaires sociopolitiques. Il s’agit donc de savoir quelle est la vraie, la bonne taille de l’Europe, qui en sont les membres véritables, ce qui peut signifier qu’actuellement certains pourraient déjà être de trop, surnuméraires, véritables corps étrangers, ou que d’autres en seraient des membres virtuels naturels, même s’ils n’expriment aucune volonté d’adhésion (comme le montre le problème de l’appartenance possible de la Russie à l’Europe).

Cette géomorphologie de l’Europe renvoie à un type de référence spécifique, l’imaginaire territorial, mélange de données empiriques objectives qui remontent aux don- nées géologiques et historiques, et de données symboliques et mythiques, habitées par une représentation men- tale, cognitive et affective d’une terre nommée « Europe ». Elle renvoie à une carte idéale, qui n’est ni celle de la zone de la monnaie unique, ni celle de l’espace de sécurité Schengen, ni celle de l’Europe des 12 ou des 28, etc. Cette Europe résulte d’un schéma spatial qui rend possible sa reconnaissance comme territoire doté d’une unité et d’une continuité ; elle désigne un espace qui ne sera plus indéterminé, informe, mais doté d’une idiosyncrasie, qui en ferait un « lieu ». Autant l’espace constitue une dimension de pur contenant, disponible pour toutes formes de délimitation, de découpage, d’appropriation, autant un lieu constituerait un espace substantiel, doté d’une nécessité intérieure, d’une personnalité, d’une capacité de donner une âme à celui qui l’habite ou l’occupe. L’Europe peut- elle accéder au statut d’un « lieu » structurant ou est-elle destinée à n’être qu’un espace ouvert à toutes sortes d’aménagement, d’addition et de soustraction de parties ?

La politique d’adhésion actuellement en vigueur semble résulter de seuls contrats politiques et économiques, donnant l’impression d’être un espace mou, faible, variable à l’infini. Pendant longtemps, au contraire, le rêve de l’Europe, agissant sous forme d’utopie et de mythe, comportait une représentation forte, substantielle de l’Eu- rope, sur le modèle d’une totalité organique et d’un schéma géométrique distribuant centralité et périphérie. Ce modèle organiciste, opposé du modèle purement mécaniste et agrégatif, triomphe sans doute dans les idéologies impériales et est généralement le signe des politiques hégémoniques du pays dominant. Pourtant chacune de ces géopolitiques semble exposée à des faiblesses ou à des dangers qui ne satisfont pas vraiment à l’attente de l’Europe.