L’EUROPE : UNE COMMUNAUTÉ DE MÉMOIRE ?

Présentation.

LARTICLE « EUROPE : a community of memory ? » est la retranscription d’une intervention d’Aleida Assmann à la vingtième conférence annuelle de l’Institut Historique Allemand, tenue à Washington le 16 novembre 2006. L’auteur constate que si la communauté européenne existe, au moins en ébauche, aux niveaux culturel, économique et politique, une éventuelle communauté des mémoires est encore loin de se constituer. Or, cette absence explique peut-être la crise démocratique à laquelle l’Union Européenne est aujourd’hui confrontée. Les peuples expriment leur défiance envers des institutions qu’ils jugent par trop technocratiques, les responsables politiques des nations eux-mêmes présentent l’Union comme la cause de leurs difficultés : au-delà des stratégies de transfert de culpabilité, il faut chercher la raison de cet état de fait dans le jeu de forces entre les peuples, les nations et l’Europe. La question de la mémoire telle que la pose Aleida Assmann dans son article permet de situer ce conflit à l’origine et au principe mêmes des nations européennes. Car la mémoire et l’identité nationale sont liées jusqu’à l’indistinction. Il importe donc de déterminer si l’Europe dont nous héritons a bien le sens que les nations lui prêtent. L’Europe apparaît, selon cette perspective, comme un objet temporel et non seulement spatial. C’est la représentation que nous avons du devenir européen — et singulièrement du siècle dernier — qui se montre douteuse dans notre rapport aussi bien à l’histoire elle-même qu’à l’Europe présente et à venir. D’abord, il n’est pas certain que l’attribution d’un sens aux événements marquants du passé soit l’œuvre de l’historien de métier. Plutôt que de s’édifier sur les méthodes éprouvées et les principes objectifs de la science historique, les mémoires sont l’œuvre de l’affect, de la sélection et — le paradoxe n’est qu’apparent — de l’oubli. Elles ne viennent pas en réponse à un problème épistémologique de détermination théorique des faits tels qu’ils se sont passés, mais elles constituent une solution pratique au problème thérapeutique de la guérison des blessures causées par les expériences traumatiques du passé. La naissance des mémoires est comme le contrecoup des événements qui les suscitent, une réponse ayant pour fin d’assurer la paix sociale, de survivre à un traumatisme et de construire un avenir où l’espoir a sa place. D’où le rôle de l’oubli, allant de pair avec la sélection des souvenirs, sans lequel on ne pourrait regarder à nouveau vers l’avenir.

La construction du passé est donc dirigée par la représentation de l’avenir. Les mémoires doivent leur valeur thérapeutique au fait qu’elles détournent la souffrance causée par les malheurs et rendent possible un nouvel espoir en l’avenir. Elles façonnent ainsi l’histoire à leur guise et lui donnent la forme du mythe, qui transcende les divisions en donnant à la société son principe unificateur, de la même manière qu’il unifie la multiplicité des événements passés en destin. La souffrance causée par les guerres est rachetée et sublimée dans l’épopée. Cette réduction de la complexité du devenir historique à une simplicité en laquelle chacun peut se reconnaître fait la force du mythe national. Elle permet de fonder l’existence des entités collectives sur la puissance du sentiment collectif, et de garantir la conservation dans le temps de ces entités malgré les crises. Le mythe retourne l’affect suscité par la crise, récupère les événements passés et les raconte dans un récit épique qui concentre les forces du temps présent en vue de l’effectuation d’un destin collectif. Il nie l’objectivité historique que sa rigueur même, impliquant de renoncer à toute affectivité, rend impuissante face aux crises sociales. Cette force fait la supériorité du mythe sur l’histoire et explique l’importance des mémoires au présent. En l’absence d’une autorité traditionnelle pour donner à la société ses normes, le sens que les générations donnent au monde qu’elles héritent de leurs aînés passe tout entier par les mémoires. Mais la prédominance de l’affect et de l’arbitraire dans la construction des mémoires nationales est source de conflits entre nations. Les mémoires qui fondent notre rapport à l’Europe sont en contradiction, en rivalité et en conflit d’une nation à l’autre. La communauté européenne ne peut aspirer à aucune unité tant que subsisteront ces divisions. C’est là que la réflexion d’Aleida Assmann dévoile son urgence et son importance. L’Europe ne résoudra pas ses conflits tant que ses membres n’auront pas entrepris de construire une mémoire harmonieuse et unifiée.