VERS UN MONDE ACCUEILLANT POUR L’EUROPE

«POURQUOI L’EUROPE a-t-elle besoin de force ? » demande Tzvetan Todorov. Et il répond : pour défendre une certaine identité que les Européens jugent valoir la peine de défendre.

Cependant quelle pourrait bien être cette « identité » (cette chose, comme le suggérait Paul Ricœur, qui rend celui qui en est investi manifestement différent de tous les autres, et qui se maintient manifestement semblable à elle-même en dépit du passage du temps) ? Une forme de vie particulière, peu commune, peut-être unique à ce jour, une manière de vivre ensemble, un rapport à l’autre, une façon de se rendre disponible à autrui, par lesquels les Européens ont tendance à mesurer la pertinence, la valeur morale du monde qui les façonne en même temps qu’eux-mêmes le façonnent ; une forme de vie qu’ils s’efforcent, avec un bonheur inégal, de pratiquer. Comme je l’ai avancé au début de ce livre, une des caractéristiques les plus visibles de l’identité européenne a toujours été la tendance à courir après l’identité, alors que celle-ci s’entêtait à garder une sérieuse avance sur ses poursuivants.

Cette chose qui « mérite d’être défendue » (qui mérite également qu’on se batte pour elle, et dont, une fois conquise, il ne sera pas facile de se séparer) s’appelle « valeur ». Dites-moi quelles sont vos valeurs et je vous dirai ce qu’est votre « identité ». Dans le cas de l’Europe, toujours en lutte pour s’approcher d’un état perçu comme bon et désirable, plutôt que d’accepter l’état dans lequel elle se trouvait (sans parler de l’absence de questionnement sur le bon côté de cet état, et donc sur ce qui laissait à désirer), le lien entre valeurs et identité est encore plus intime que dans d’autres cas ; l’identité est plus entièrement définie par les valeurs chéries des Européens que par toute autre de leurs caractéristiques.

Todorov, bien placé pour faire ce travail, grâce à une biographie qui relie les deux extrêmités que certains considèrent comme les frontières externes de l’Europe — tandis que d’autres les voient comme la « grande divi- sion » vieille de deux millénaires, aujourd’hui pourtant caduque — propose une liste de ces valeurs distincte- ment européennes.