L'EFFONDREMENT DES ARCHIVES DE COLOGNE

Quelques mots sur quelques images.

 

Cahier noir yves muller


F
IXER LE TEMPS, donner forme à ce qui déforme, corrode, use, tel est le pari d’Yves Muller —pari vertigineux quand il s’agit de saisir le travail du temps dans cela même qui prétend l’arrêter, le contrer : le livre. (Hélène Basso.)

C’est effectivement au vertige que s’expose celui qui travaille dans l’illusion de pouvoir contrer le temps au moyen de ce qui ne sauve qu’un instant — la photographie, alors qu’il entreprend la masse de documents et de livres qui s’accumulent avec les siècles dans les Archives et les bibliothèques. Prendre en main un livre terrier retourné quasiment à l’état de nature, ouvrir un registre de minutes notariales qui a repris l’apparence du bois dont sa substance procède, cela suscite une émotion et une curiosité qui dépassent celles que m’ont offertes mes premiers livres. Ce sujet que je voulais cerner, maîtriser, m’a subjugué; mais je continue, au danger de m’y perdre, de sonder ce matériau abyssal qui défie la représentation.

La première série de photographies en noir et blanc de ce cahier est un bref extrait de la recherche que je mène dans le cadre de résidences de création au sein d’Archives et de bibliothèques conservant des fonds patrimoniaux, en Europe. Elle présente des registres, livres terriers, minutes notariales et procès, soumis au travail plasticien du temps qui transforme le livre, le conduit inéluctablement vers son destin de ruine. Car l’écrit est matière. Matière fragile. Quel que soit le support auquel nous confions sa fixation, il n’est jamais garanti contre les problèmes de conservation ou les vicissitudes de l’histoire, comme le prouve l’effondrement du HistorischesArchiv de Cologne, qui en 2010 a enseveli des mémoires littéraires parmi les plus précieuses d’Europe. Le hasard m’a permis d’œuvrer sur un reliquat intact du fonds Heinrich Böll mis à mal par cette catastrophe, ce qui m’a donné l’occasion d’aborder la littérature sous un autre angle, sujet de la série suivante en couleur.

C’est précisément le matériau de ces ultimes liasses d’archives du Prix Nobel de littérature 1972 que vise mon objectif, sans pour autant nier l’œuvre littéraire dont elles sont le support. Ces photographies ne s’attachent pas au texte, mais cherchent davantage à mettre en lumière la part concrète du labeur d’Heinrich Böll, autrement invisible aux yeux du lecteur. Brouillons, manuscrits, documentations forment des piles dont les strates se sont déposées au rythme de l’écriture. Leur épaisseur donne la mesure d’une vie consacrée à la littérature et à l’engagement intellectuel. Alors, la forme dit autre chose que les mots sur l’acte d’écrire : par son œuvre, Heinrich Böll est devenu un pilier de la conscience allemande et européenne d’aprèsguerre ; et en dressant feuille après feuille une colonne de papier, il en manifeste le poids substantiel. Encore habitées de présence, ces liasses confèrent un pouvoir singulier à Böll : celui d’inverser le cours de ma recherche photographique en la réorientant vers le temps de la genèse du travail littéraire, ce qui lui a ouvert un champ nouveau.

 

Cahier noir yves muller


 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02


 

Cahier noir yves muller 02

 

Cahier noir yves muller 02

 

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Cahier noir yves muller 02


 

Cahier noir yves muller 02