L’EUROPE ET SES PLACES, SIGNES D’UNE MÉMOIRE PARTAGÉE

LE BUT DE MON INTERVENTION est tout d’abord de rendre hommage à cette merveilleuse initiative, qui est venue de cette université et de cette ville, et qui a fait travailler des équipes en Europe tout entière.

Je trouve passionnant de voir de quelle façon ces équipes — italienne, grecque, hispano-catalane, hollandaise — ont cherché à définir un objet commun d’étude et ont présenté leurs résultats. Il est vrai que, polonais que je suis, j’étais fier de voir l’équipe de mes compatriotes de Cracovie, présenter hier les résultats de toutes ces recherches. Je voulais ainsi dire la fierté européenne que suscite une telle initiative.

Quelle importance pourrait avoir une étude des places dans les villes européennes, dans la longue tradition de la ville européenne pour l’avenir même de l’Europe ? Étant donné que cette notion de place se situe au cœur de l’identité européenne, il est passionnant de voir la rupture entre la tradition grecque de l’agora, si bien présentée dans le volume, et la tradition des villes européennes depuis le Moyen Âge : l’agora était un lieu de rassemblement de tous, parce que c’était un lieu privilégié de la démocratie directe; les places, dans la tradition européenne, semblent être plutôt des lieux de rencontre, de rassemblement, mais aussi des structures politiques représentatives.

Je parlais un jour avec un grand historien de la culture, Aron Gureviy, spécialiste de l’histoire médiévale de la Russie, mais aussi un grand personnage qui fit l’expérience de l’exil, du goulag et de l’internement. Quand je lui disais que la Russie n’avait pas de tradition démocratique, et qu’il fallait que la Russie, avec ses aspirations européennes, entre sur la voie de la démocratie, il répondait que c’était vrai. Depuis l’occupation tatare et mongole de la Russie — depuis le XIIIe siècle — la Russie n’a pas connu la démocratie. Mais elle l’a connue avant: la ville de Novgorod, Novgorod la Grande, comparable à une petite république urbaine italienne, avait une des plus grandes — sinon la plus grande — place centrale. Cette place centrale découverte par une fouille archéologique, était un lieu d’assemblée populaire à la grecque. Jacqueline de Romilly2, présentant la tradition de la démocratie grecque, soulignait le fait que tous les citoyens devaient délibérer et répondre à la question: «Qui veut prendre la parole ? », que tous les citoyens devaient participer à l’exercice de la justice, et que dans une cité où il y avait cinq mille citoyens, il fallait une place. Cette ville de Novgorod rappelle une certaine tradition qui appartient plutôt au côté des barbaroi : la tradition germanique et la tradition slave des assemblées. Mais la place en tant que telle, comme l’agora, était un lieu où tous pouvaient se rencontrer.

J’ai aussi trouvé passionnant de voir comment les places deviennent des patrimoines nationaux. Mais j’ai le sentiment que l’exposition que nous avons vue et le travail de ces équipes montrent aussi que les places sont un lieu où l’Europe tout entière se rencontre dans une certaine tradition, qui a son cadre sémiotique — où il y a toutes les significations. Sans connaître toutes les langues de l’Europe, sans connaître la tour de Babel européenne, on peut lire un certain message à travers les places et les topographies. Ce message rappelle que ces lieux étaient des lieux de rassemblement et le théâtre de spectacles, parfois terribles, comme l’exercice de la justice ou l’exécution publique. Mais c’était aussi un lieu où les gens pouvaient apparaître. J’étais frappé par une des photos présentée à l’exposition d’hier et par son caractère géométrique : pas seulement la géométrie de la place, mais la géométrie du mouvement des personnes humaines, où l’on voyait bien comment la place organise ces rencontres différentes sur un plan géométrique.

Dans les pays du camp communiste, nous avons aussi fait l’expérience des places qui devaient servir aux manifestations du pouvoir imposé, mais qui à certains moments devenaient des places de la résistance populaire: Berlin (en 1953) ou Varsovie (en 1956). Tout d’un coup à Varsovie, devant le palais de la culture Joseph Staline, il y eut un rassemblement du peuple qui protestait contre le régime et demandait la liberté.