REVUE CONFÉRENCE -

POÉSIE ET VÉRITÉ DANS LA VIE DU NOTAIRE

Auteur :

Salvatore Satta

QU’UN SPÉCIALISTE DU PROCÈS AIT ÉTÉ INVITÉ — c’est un très grand honneur — à prendre la parole lors de la « Journée internationale du notariat latin» ne va pas sans justification rationnelle1. Dans le phénomène complexe de la naissance du droit — et entendons par droit un fait concret de vie —, le notaire est à la base d’une échelle dont le juge occupe le sommet. Seul un juriste prenant les formules scolaires pour la réalité peut penser que ce que nous appelons juridiction est une fonction exclusive du juge; il y a un ius dicere du notaire, non moins que du juge, même si, bien sûr, c’est dans une situation et pour une fonction différentes ; et comme il y a un ius dicere, il y a un procès, un actus trium personarum, pourrait-on dire en donnant une extension légitime à la fameuse définition de Bulgaro. On sait, du reste, que les fonctions de juge et de notaire ne se distinguaient pas à l’origine, et qu’en Italie, on appelait les notaires iudices (iudices ordinarii, cartularii); aujourd’hui encore, l’expérience juridique millénaire exprime formellement cette profonde essence juridictionnelle de la fonction de notaire en attribuant à l’acte qu’il rédige le caractère de titre exécutoire. Ce qui suffit, me semble-t-il, à reconnaître qu’un spécialiste du procès ne saurait se croire un étranger, et moins encore un intrus, dans ce congrès. Mais ce n’est pas à ce titre, c’est-à-dire pour le peu que j’ai pu apprendre de mes études, que je veux être ici en votre illustre compagnie. J’aime à penser, en cet instant, que l’invitation qui m’a été faite a parcouru les voies mystérieuses de la Grâce, car toute mon enfance et ma jeunesse lointaines, et même une grande partie de mon âge mûr, se sont déroulées à l’ombre du notariat: je suis le fils d’un notaire qui a exercé ce métier pendant cinquante ans, avant de céder sa plume fatiguée à un frère aîné, qui a poursuivi l’art paternel pendant près de trente ans. Si j’ajoute que toute cette vie notariale s’est déroulée, approximativement, de 1870 à 1950, j’ai presque l’impression d’être le plus vieux notaire d’entre vous! Enfant, mes premiers livres ont été les gros volumes qui recueillaient année après année les actes rédigés de la même et sévère écriture ; je les lisais furtivement, sans les comprendre, bien sûr, mais en devinant peut-être qu’ils enfermaient, réduite à sa forme juridique, une immense somme de vie. Et mes premiers devoirs ont été les copies de ces actes, que mon père faisait faire à ses nombreux fils : les études de notaire ne s’étaient pas encore mécanisées, ou, tout simplement, la machine à écrire n’avait pas encore été inventée. Le soir, mon père lisait l’original à haute voix, sous la grande lampe à pétrole, et la famille suivait la lecture sur les copies ; on « collationnait » les actes, verbe difficile mais qui nous était déjà parfaitement familier. Ces formules anciennes donnaient à la scène domestique la saveur d’un rite; comprenionsnous alors que le mystère de la parole se conservait en elles, et que de cette parole, notre père était le Ministre ? Je ne crois pas ; mais du moins le spectacle de la parole qui naissait de la volonté incertaine, réfractaire, souvent litigieuse, était pour nous quotidien, quand ce n’était pas, de temps à autre, une parole mourante que notre père recueillait et rendait presque immortelle: car devant Lui sont passés des hommes et des générations, chacun avec son besoin de vie, chacun demandant à mon père son aide et sa collaboration dans une œuvre de vie. C’est ce fils d’un vieux notaire qui veut être aujourd’hui parmi vous ; et il veut parler de vous avec vous, en cherchant avec amour plus qu’avec l’intellect la poésie et la vérité, indissolublement unies, de votre travail.

 

 
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