REVUE CONFÉRENCE -

LA MISE EN GARDE CONTRE L’UTOPIE

Entretien d’Isabella Sariusz-Skapska
avec la professeure Barbara Skarga.

Isabella Sariusz-Skapska. — Aujourd’hui, quand l’Union soviétique n’existe plus et que les pays d’Europe centrale et de l‘Est vivent une métamorphose politique, sociale et économique, parler du communisme c’est se heurter à des obstacles inattendus. D’un côté, nous connaissons ce qu’on peut appeler « le temps de récupération de la mémoire », de l’autre, nous courons le risque de la banalisation, de l’oubli du véritable sens de cette expérience par notre tendance à trop vouloir la théoriser. En 1985, vous avez publié un livre de souvenirs : Po wyzwoleniu... 1944-1956 (Après la Libération). Le livre a paru à l’époque en France dans la revue polonaise Kultura sous pseudonyme, celui de Viktoria Krakniewska. Qu’y a-t-il de changé aujourd’hui dans notre façon de parler du communisme ?

Barbara Skarga. — Les expériences — il est banal de le dire — sont intransmissibles. Pour transmettre ce qu’on a vécu soi-même de façon à le rendre sensible à d’autres, il faut disposer d’un talent littéraire ou du moins journalistique. C’est probablement pour cette raison que les approches théoriques ou les généralités prennent autant de place aujourd’hui. Parler du communisme et de ce qu’il représentait en Union soviétique est difficile car les discours théoriques en obscurcissent les réalités. On ne peut plus oublier ce qu’en ont dit Leszek Kołakowski, Alain Besançon, Hélène d’Encausse et d’autres. Leurs analyses, certes pertinentes, n’étaient pas tout à fait vraies, mais on ne peut plus s’en abstraire. Même nous qui avons connu le communisme pour l’avoir vécu, mais qui avons lu aussi toutes sortes d’ouvrages de soviétologie, nous sommes « contaminés » par leur approche théorique et avons perdu quelque chose de l’immédiateté de notre expérience.

Dans mes souvenirs, j’évitais de faire reconstruire le système. Après la Libération n’était pas censé être un livre théorique, mais certaines généralisations furent cependant nécessaires. Un «zek» détenu dans un camp ne pense pas à des théories, soucieux qu’il est de survivre ; là-bas, songer à construire d’autres modèles possibles du communisme aurait été ridicule. Prenez la prose de Varlam Chalamov, ses courts récits ou tableaux dont la technique fait penser à des cadres de films ; tous ces instantanés écrits avec un incroyable talent littéraire se passent de commentaires, ils suffisent à se faire une idée juste de ce qu’était la Kolyma. Pour nous, les prisonniers du Goulag, Kolyma était tout entière dans ce poème : « Kolyma, Kolyma, merveilleuse planète, l’hiver y dure onze mois, et le dernier, c’est l’été ». Nous savions que Kolyma signifiait la mort, et nous, encore loin de cette planète, avions encore une chance d’y échapper, une toute petite chance, mais une chance quand même. Je pense que les gens aujourd’hui sont moins intéressés par ce genre d’expériences personnelles, attachés qu’ils sont à une image abstraite de la « vérité du communisme ».

 

 
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